La vitesse des choses Rodrigo Fresan

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Des histoires de fantômes, de mémoires, de début de fin du monde, de monstres, d’écrivains légendaires, de fiction devenues réalité à moins que ce ne soit l’inverse. Dans une série de nouvelles, d’instantanées et d’épiphanies, de déclarations théoriques contradictoires, Rodrigo Fresán signe un texte captivant, saturé d’écho et de coïncidences. La vitesse des choses est l’un de ses livres-monde dont une seule lecture ne suffit à capter les interprétations plurielles et changeantes. À découvrir de toute urgence.

Il faut le dire d’emblée : dans sa démesure, pas seulement par ses très denses 637 pages, La vitesse des choses est un livre qui se dévore. La complexité de sa construction, le jeu de circulation très savante, de personnages et de thème entre chaque « nouvelles » créé très vite une fascination sur laquelle (comme sur la mer qui l’est un des motifs, une des chansons tristes, qui porte ce qui ne saurait tout à fait se qualifier de recueil) il faut accepter de se laisser porter. Le lecteur espère même que cette édition de 2008 se trouvera à nouveau enrichit d’autres textes qui viendront en bousculer un équilibre volontairement fragile. Pour présenter plus avant ce texte (osons ce roman tant les nouvelles forment une continuité, semblent parfois même concernées un unique personnage aux multiples avatars), disons qu’Enrique Vila-Matas en donne une préface lumineuse, fraternelle tant les réflexions sur la nouvelle et le récit de Rodrigo Fresán semblent en adéquation avec le travail de Vila-Matas. Il faut souligner l’humour commun à ses deux écrivains dont le thème le plus évident reste l’amalgame entre la fiction et le réel, les personnages et celui qui prétend les inventer. Comme si un soupçon de frivolité seul révélait le tragique de ces histoires qui toujours se déroulent dans une élégance un rien surannée, délicieuse et éventée comme les fragrances de festivités qui nous laissent entendre ce début de la fin où se situe La vitesse des choses. 

les morts continuent de vivre dans les endroits les plus insoupçonnés, presque toujours très proches. Dans le bref soupir de silences entre un mot et un autre, par exemple.

Ou entre deux nouvelles dont la grave tonalité finit par former une inquiète continuité. On pourrait, momentanément avant d’être rattraper par la vitesse des choses, le formuler ainsi : Rodrigo Fresán dresse dans ce livre un portrait de lui-même en écrivain. Cela s’exprimera toujours dans un paradoxe, dans cette incertitude fondamentale, qu’est le Je. Dans le pénultième texte, Théorie de l’écrivain ou la définition de soi bascule très vite dans la fiction, ce Je qui joue à être celui de l’auteur est confronté à l’impossibilité de prétendre que ses textes ne sont pas autobiographiques. Un des aspects les plus passionnants de La vitesse des choses tient à son aspect d’essai, une réflexion sur la matière romanesque (d’immenses pages sur l’esthétique de la nouvelle, de la brièveté et des fragments de vie ainsi saisis sans système). Dans une autre nouvelle (dont j’ai oublié le titre tant j’ai tout lu à la suite, comme un tout trompeur), un autre Je, un de ces masques qui laissent apparaître la réalité, Rodrigo Fresán propose un autre portrait de lui-même en écrivain : il voudrait que l’on conserve de lui – avec la distance de la fiction – l’image d’un écrivain fantastique. Une véritable aptitude à communiquer le doute, à laisser croire qu’il existe une explication logique. Je pense pourtant qu’il faut se laisser prendre à ce que l’auteur nomme son « irréalisme logique ».  On pourrait tracer les échos entre les textes, cartographier les changements de cette géographie où la toponymie tient de la révélation (le centre de tous les récits échoue à Canciones Tristes comme les écrivains survivants à cet étrange virus qui est l’autre continuité de La vitesse des choses se réfugient dans sa translittération en Sad Songs, Iowa). La piste du fantastique paraît tout de fois plus prometteuse : l’écrivain serait condamner à écrire des nécrologies, à veiller sur ses ombres, à s’égarer (l’erreur étant selon Rodrigo Fresán la seule façon d’écrire) dans ce type de formule : « Cette nouvelle n’est que la théorie d’une nouvelle. L’ombre d’une nouvelle dont je suis le lecteur. » La vitesse des choses se révèle alors constamment fantastique non tant par les « rapports résolument freak » qui se tissent entre les textes mais par l’amalgame des récits et histoires ou les personnages deviennent lecteur, renoncent à être écrivain et, à partir de cette joyeuse fin du monde, parviennent à raconter des histoires. Ce « roman » est empli de fantômes, d’ombres différenciées par la mémoire que nous en avons. L’ombre de la culpabilité donne alors le vrai charme de ces récits pluriels dont la partie théorique, le jeu sur la réalité et son commentaire, ne sont que la partie visible de l’iceberg. Rodrigo Fresán utilise d’ailleurs ce terme pour définir une de ses esthétiques possibles : « à la fois bien au-dessus et largement au dessus de la surface. »

Peu importe que les ombres se rassemblent en un lieu donné, je le jurerais, pour discuter du projet qui leur permettra de dominer le monde un de ses prochains soirs. Certes, nos jours sont comptés, mais tout n’est pas perdu tant qu’un soir, une fille continue à tomber dans une piscine.

Une suite, peut-être, de récits entremêlés ou ce qui importe est la vision. Ou le signe seulement de sa possibilité. Des cravates jaunes, la chanson La Mer, des carnets qui circulent ou des cartes postales comme autant de posthumes journaux et cette fille qui tombe dans une piscine, le titre d’une des nouvelles. À moins que la continuité de La vitesse des choses ne soit apocalyptique, comprendre une destruction qui soit une révélation. Le zimzum ce bruit que ferait Dieu « lorsqu’il se contracte et disparaît dans le vide absolu de lui-même après avoir crée le monde. » revient comme une obsession, pour ne pas dire un ultime portrait de l’écrivain. Capturer la vitesse des choses, une sorte de compréhension de l’univers serait se perdre, oublier afin de pouvoir se souvenir comme l’une des dernières pistes d’interprétation de ce livre dont j’offre une image insuffisante tant il faut le lire. Des hallucinations, des instants de lucidité, des images, loin de soi mais, connivence entre écrivain et lecteur, celui-ci pourrait à son tour dire : voici « une histoire qui ne n’est pas la mienne mais que j’ai l’impression de pouvoir raconter comme si c’était la mienne. » La vitesse des choses se serait aussi des anecdotes, des faits significatifs dont l’interprétation est encore, toujours, à inventer.

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