Les échappées Lucie Taïeb

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Récit de l’étrangeté et de l’effarement comme autant d’échappées à un monde – si proche du notre – où menace et efficacité règnent. Dans une suite de fragments et de saisons, dans les variations d’un même discours, avec une prose si apte à saisir instants et hantises, Lucie Taïeb signe un roman magnétique, enthousiasmant. Les échappées où l’accès au réel comme seule alternative.

Nous découvrons ici l’œuvre de Lucie Taïeb : il faut en souligner la fantastique étrangeté. Disons une étonnante aisance à faire coexister plusieurs versions de la réalité, à faire advenir une série d’instantanées, d’impressions déroutante où le lecteur se taille un chemin comme on décrypte une obsession. L’autrice parvient à maintenir en tout instant de son roman la surprise, à détromper nos visions trop attendues de la réalité. Encore un livre des éditions de l’Ogre dans lequel entrer veut dire perdre ses repères pour se confier à la puissance nue de la langue. Comme s’il n’existait que cette convention (pacte de lecture disent les pédants) par laquelle le lecteur accepte comme réalité tout ce que raconte le livre. C’est in fine à cela que veut échapper que veut échapper, je crois, Lucie Taïeb. Tâchons d’être moins abstrait surtout quand résumer l’intrigue de ce roman divisé en trois récits révèle que l’attrait superficiel, clairement en trompe-l’œil, de ce superbe roman. D’abord Oskar, hanté par des visions, dévoré vivant par une scène de meurtre à laquelle il ne saurait avoir assisté sans que cela ne disqualifie sa réalité, ne se révèle pas une obsession de sa mère qui s’enfuit avec elle et tente d’échapper à la violence crasse d’un monde d’homme. Vous suivez encore ? Tant mieux car ce récit se fragmente en poèmes en prose, seuls aptes à rendre l’éclat de l’instant. Faute de pouvoir mieux en approcher la magie, on pourrait la qualifier par son travail sur le son et le rythme seuls susceptibles de rendre cette masculinité toxique qui tisse un autre lien entre tous ses récits. Donnons seulement deux exemples de la perfection formelle à laquelle parvient l’autrice dans la rage de l’allitération : « Ils courent les couards quand le corps est flottant », l’homme est alors ce « fou de désir et dépit », « une seule et même figure : le subalterne complice, le suiveur satisfait. »

Tout récit conserve les traces d’un récit alternatif souterrain, il faut s’y faire, et on ne saura jamais absolument démêler ce qui a eu lieu de ce qui pourrait avoir eu lieu.

Le deuxième récit offre un nord magnétique, pour ne pas dire stellaire, au lecteur à ce stade délicieusement égaré. Tout le talent de Taïeb est de maintenir l’incompréhension comme un suspens de sens et surtout, je pense, un très récit amalgame temporelle. Les échappées se lit comme un grand roman politique quand il plonge le lecteur dans ce qui n’est pas seulement un futur proche mais plus probablement un « récit alternatif souterrain » du monde contemporain. L’autrice joue, dans ce discours déconstruit, malgré tout des attentes romanesques du lecteur : on peut longtemps imaginer que le récit de l’échappée d’Oskar et de sa mère son un récit reconstruit du passé de Stern. Dans un présent étouffant où l’homme est réduit à sa productivité et tenu par une menace diffuse autant qu’instrumentalisée, Stern diffuse le souvenir d’un temps où la nostalgie était possible, elle émet des émissions de radios pour conserver l’autonomie d’un temps où le travail n’était pas une valeur, où la productivité au nom d’une prétendue rationalité économique ne simplifiait pas à l’excès un réel à vendre. Toute ressemblance… Au fond, où Les échappées devient enthousiasmant est quand le roman porte cet exigence d’inventer une zone d’autonomie temporaire, de repousser « le jour où la qualité d’une vie ne se mesurera plus qu’à l’aune du temps consacré au travail. Lucie Taïeb invente donc le récit de « membres{s} actif{s} d’un groupe clandestin de résistance à l’éthique de la performance. » Elle le fait dans un troisième récit, celui d’un homme qui pourchassera et persécutera cette communauté idéale, féminine pour l’essentiel ce ne saurait être un hasard. Il faut un contre-poids maléfique à ce renouveau idyllique de coopération et d’auto-subsistance où « le pouvoir est vacant et chacun veillera, désormais, à ce qu’il le reste. » Lucie Taïeb échappe à l’angélisme de cette version des faits pourtant fort séduisante et demande comment parvenir à être « rémunéré par la seule instance qui avait ce pouvoir : le réel. » Pas un mot sur l’ultime retournement où l’échappée prend fin et où le réel, à la plage, advient. Un des réels les plus finement capter par l’autrice reste ce qui subsiste des hantises, un creux (qui a dit une viduité ?)  « comme désirer mourir, mais ne se dit pas ainsi, comme un silence, davantage, ne plus avoir de mots pour rien, pour ce flou en soi, cette brume tout autour, cette brume tout en soi, ce sentiment de ne pas exister. » Je crois que si Lucie Taïeb essaie plusieurs récits d’une même réalité échappée c’est sans doute pour mettre des mots moins faux sur cette brume « comme présence qui, seule rédime. Comme beauté. »



Un grand merci aux éditions de L’ogre pour ce roman indispensable

Les échappées ( 171 pages, 18 euros)

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