Le temps est à l’orage Jérôme Lafargue

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Un écrivain peut-il s’approprier la langue des animaux et des arbres, de ce fantôme qu’est la nature ? Un personnage peut-il réagir à ce qui la menace ? Dans une prose enlevée, avec la violence sèche et désabusé du roman noir, Jérôme Lafargue embarque le lecteur dans un roman habile où le souvenir s’amalgame à une intuition panique de l’environnement contrebalancée par une pessimiste confiance quasi utopique. Le temps est à l’orage est annoncé comme une série. Hâte de retrouver les aventures désinvoltes, drôles et profondes de Joan Hossepount.

La littérature ou la préservation d’un lieu. On peut d’ailleurs se demander si face au naufrage écologique annoncé, l’écrivain ne va pas devenir le chantre des espaces préservés, une manière de défenseur inquiet des fantasmes et autres projections accolés au mot de Nature. L’utopiste n’est jamais si bien caché que sous les masques du romancier. Pour ne pas céder au mirage du roman écologiste, Jérôme Lafargue déjoue le pitch vendeur et la bonne conscience dans une double distanciation. Il invente alors un ailleurs pour mieux saisir le ici. Les lacs d’Aurinvia dessine une communauté idyllique, un réseau d’amitié, d’entraide et de résistance que l’on devine décalque idéalisé d’un endroit préservé, sans doute quelque part au Pays Basque. Un refuge qu’il faut continuer à inventer où le très beau personnage de Joan « ni dans la marge, ni dans la norme » se borne à dire pour protéger les désarmés. » Un endroit que le roman rend habitable essentiellement car Le temps est à l’orage parvient à en restituer la magie. Le temps est à l’orage me paraît souvent s’amuser de ses modèles. Sa prose est si enlevée, si sèche et précise notamment dans l’évocation du passé militaire qu’on pense à du Jim Harrison, voire à du James Crumley pour l’aspect quasi polardeux et l’empreinte militaire d’un personnage dans une chaotique reconstruction. La pêche à la truite étant ici remplacée par le surf. L’invention du lieu permet à Jérôme Lafargue d’opérer une acclimatation du nature writing. Pas de grands espaces, une certaine sauvagerie pourtant qui ne peut se capter que dans une description où la précision s’envole dans son dépassement, dans cette incompréhension primordiale que devrait continuer à nous imposer la Nature.

La nature est un fantôme. Une chose que nous avons idéalisée, qui nous échappe et nous  nargue, comme un rêve sans cesse recommencé et dont nous ne pouvons jamais reconstituer la trame exacte.

L’autre distanciation dont joue ce roman bref et qui se savoure comme tout bon roman noir, cul sec, est un permanent décalage temporel naturel. Jérôme Lafargue pose son personnage, appelé espérons-le à devenir récurent, Par une double rétrospection. On pourrait d’abord lire le passé de Joan comme un retour au polar politique des années 90. J’ai souvent pensé au Poulpe pour la simplicité jouissive de la trame de ce livre : un gentil anar qui va tabasser des fachos, sous couvert de préservation écologique qui plus est. Que demande le peuple. Un peu plus d’arrière-fond sans doute. Le temps est à l’orage devient un grand roman noir par son absolu maîtrise du tempo narratif. Jérôme Lafargue parvient à garder cette évidence dans sa plongée dans le passé de l’aïeul du héros. Les guerres napoléoniennes, leur survie à la façon d’un colonel Chabert entrent en écho avec l’engagement militaire de Joan, cette vie secrète, comme dans Berta Isla de Javier Marías, inutile ou d’un cynisme affolant. On en revient avec des blessures, des intuitions traumatiques ou cette sauvagerie qui tient lieu d’attention à cette nature blessée. Nous en venons alors à l’attrait de ce roman qui trouve toute sa place dans la ligne éditoriale des éditions Quidam.

l’idée qu’il existerait un langage articulé au sein de la nature, perceptible, en capacité d’agir avec nous, est fabuleuse.

Indeed. Le vrai espace où se déploie alors la littérature est cet espace où tout peut devenir langage : la matière à la manière des Forces étranges de Lugones, l’érotisme à la manière De seule la nuit tombe dans ses bras de Philippe Annocque ou du cabinet de curiosité à la manière de De toutes pièces de Cécile Portier. Le temps est à l’orage interroge alors non pas nos représentations de la nature mais plutôt, la réflexion est esquissée comme une promesse, un thème pour les prochains volumes, comment agir avec la nature serait s’interroger sur la représentation que la nature aurait de nous. Pour ne surtout pas laisser penser au lecteur que ce roman s’attarde sur une lourdeur théorique, il faut en souligner cette désinvolture amusée qui parvient à traduire cette idée en ressort dramatique. Le chat du héros ne semble pas vieillir et paraît guider ses aventures intuitives. Un vrai plaisir de lecture.



Merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman dont on attend la suite.

Le temps est à l’orage (168 pages, 18 euros)

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