Opus 77 Alexis Ragougneau

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La musique en ses images, l’interprète par ses silences. Sur une funèbre, et libre interprétation de l’opus 77 de Chostakovitch, Alexis Ragougneau livre une réflexion sur le milieu musical, son emprise de l’image dans sa sélection acharnée, mais il écrit surtout un joli roman de famille. Très maîtrisé dans sa construction musicale, Opus 77 déploie silence et rancunes, angoisses et vertiges, dépassement et folie.

On pourrait commencer encore une fois par une légère réserve qui, par la bande, approcherait le cœur du livre. Un détail des plus anecdotiques pourtant révélateur précisément dans sa subjectivité. Désolé pour son concepteur mais la couverture d’Opus 77 me paraît presque desservir le roman tant elle me semble peu attractive, voire trop schématique. Elle touche pourtant au cœur du propos d’Alexis Ragougneau : on ne juge pas plus un livre sur son apparence qu’un musicien sur son aspect physique ou sur la manière dont il met en scène ses émotions ou dont il communique celles que le public devrait, selon lui, ressentir. Dit ainsi ça paraît un peu naïf. Dans sa simplicité sans frime, le roman n’échappe pas tout à fait à cette naïveté. Mais qui a dit qu’un romancier devait être plus intelligent que ces personnages ?

Est-ce cela la sensualité ? Une simple prise de conscience ? Une chose si simple, un geste, une attitude, une manière de capter la lumière, d’en sentir la chaleur ? Est-ce cela le plaisir ? Une fenêtre qui s’ouvre ? Une sensation fugace que l’on s’autorise à saisir là où d’autres reculent, s’enferment, se cadenassent ? Est-ce que le lâcher-prise s’apprend ?

Le point aveugle du roman est, en effet, l’accès aux émotions dont les personnages sont exilés. Rien de trop élaboré, au fond, dans nos douleurs et autres manquements. On peut penser qu’Alexis Ragougneau insiste, voire se répète. La narratrice, on peut même dire l’interprète tant tout son discours tient sur la partition jouée pour l’enterrement de son père, est une soliste internationale égarée dans son image de froideur et dans le personnage qu’elle s’est crée. Le roman insiste sur cette nécessité de vendre une image, de parvenir à faire carrière sur sa beauté (surtout pour les femmes) au point de parfois sembler se répéter. Mais, il faudrait alors évoquer l’autre manière dont l’auteur sait jouer de la simplicité. Il le dit lui-même, il ne voulait pas faire un roman pour mélomane. Alexis Ragougneau parvient à transmettre l’émotion de cette musique dite classique à tous ceux qui, comme moi, n’y connaissent rien faute de le vouloir vraiment. Au risque de me répéter, je continue à trouver profondément élitiste, pour ne pas dire réactionnaire, cette façon de jouer sans cesse le même répertoire, d’en affiner sans cesse des interprétations dont seul un public très averti pourra en saisir les variations. Sans doute est-ce très bête. Opus 77 pourtant parvient à faire entendre sa construction musicale même à un sourd comme moi. La sélection par l’image devient audiblement un leitmotiv, « l’image placée au-delà de la musique » est une idée qui se répète et se reprend, se transmet d’un personnage à l’autre dans ce quatuor de douleurs.

L’interprète doit jouer l’histoire d’un autre comme s’il racontait sa propre vie, pour la toute première fois, ou pour la toute dernière avant de mourir, alors qu’en réalité tout est déjà consigné, tout s’est déjà passé.

Ariane, en même temps qu’elle interprète le concerto pour violon de Chostakovitch raconte ce qui l’a mené ici. Le passé est plein d’écho et de reprise, il intervient avec sa cadence propre dont Alexis Ragougneau parvient à trouver chaque fois de jolies scènes. Comme tout interprète Ariane arrange la partition, la laisse révéler un peu de ce qu’elle est. Une jalousie qui se cache, croit se venger en étant celle qui prend la parole, s’empare de la mémoire pourtant l’apanage de son frère muré dans le silence. On en vient alors à penser ceci : le vrai sujet de ce roman, dont le charme se dévoile par petites touches, est le silence. L’idée, entendue certes mais efficace, est que seule la musique puisse faire entendre, par le soupir, le silence. Tout ce que ses provocations peuvent avoir de malheur. David, le frère en colère, se retire peu à peu dans le silence, dans un bunker. Opus 77 en dessine d’abord les préludes, laisse attendre la grande scène de provocation qui ne résout rien.

Tous, nous fuyons quelque chose. Nous cherchons la porte de sortie. Nous pensons que c’est cela, l’existence.

Assez joliment, le silence ne s’entend dans ce roman jamais mieux que là où il n’est pas tout à fait attendu. On perçoit celui de la mère, une cantatrice que la vie a rendue aphone, suicidaire puis silencieuse dans une sorte de folie dont son fils semble d’ailleurs avoir hérité. Alexis Ragougneau suggère d’ailleurs une filiation juive qu’il propose, avec intelligence, comme une explication trop simple. L’autre silence décisif est celui de la vie de Chostakovitch. Interpréter son œuvre devient une révélation en creux non de sa vie mais plutôt des silences que le régime soviétique lui a imposé. Ils se laissent entendre par une autre partition. Donner une image de la musique se fait par un récit d’apprentissage. On pense ici au Théâtre des merveilles de Lluis Llach. Après son premier échec de confrontation au père, David rencontre un maître de musique, Krikorian dont la méthode d’apprentissage tient au silence. Motif de révélation de son propre passé de torture. Sans trop en révéler, c’est ainsi qu’on se laisse prendre à la petite musique d’Opus 77.



Un grand merci aux éditions Viviane Hamy pour l’envoi de ce roman.

Opus 77 (243 page, 19 euros)

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