Les hommes d’août Sergueï Lebedev

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Errance dans l’outre-monde soviétique au lendemain de la chute de l’URSS, aventureuse quête des morts et des redondances historiques pour ce roman qui parvient à donner une vision, à la fois précise et fantastique, de ce passé qui, insidieusement, revient au héros. Sous les dehors d’un roman d’aventure, d’une fausse fresque familiale, Sergueï Lebedev pense l’Histoire de son pays comme un mythe, une version arrangée de la réalité à laquelle, souvent pour le pire, on se laisse prendre. Les hommes d’août ou un miroir, plein de fantômes et d’ombres d’un monde en recomposition.

Il est des romans captivants quand ils parviennent à prendre en charge, sans à aucun moment perdre leur ambition littéraire ou s’enfoncer dans la lourdeur narcissique du commentaire, l’Histoire. Il n’est possible de le faire, je crois, qu’en proposant une vision alternative. Sans doute aussi en inventant des ailleurs. Les hommes d’août est un roman de vertiges. Peut-être est-ce un piège facile mais la vision historique parfaitement rendu de ce roman semble vertigineuse pour cette part d’inconnu familier qu’elle met en scène. Sergueï Lebedev éclaire beaucoup d’instants historique, tout au long du XX ième siècle dont la plupart demeurent obscurs. Soulignons l’efficace travail de notes de cette édition qui aide grandement à saisir les allusions propres à cet autre monde que, malgré tout reste, la Russie. Indispensable je crois pour ne pas trop s’égarer dans ce « livre-garou », vous savez ces livres clandestins qui, pour échapper à la censure, était recouvert d’une fausse couverture. Ce serait la première représentation possible de ce roman où, comme dans le manuscrit de la grand-mère puis dans son journal censé en éclairer la part d’ombre, chaque mot maquille une réalité inavouable, est du moins susceptible d’être interprété comme un échappement à cette panique intériorisée face à une terreur soviétique où la réalité était surtout ce dont on vous accusait.

À la fin, il était effrayé : toute tentative de se référer au réel rendait visible l’absence, le vide.

Ça commence donc sous la fausse couverture d’un roman de famille. Si ce n’est qu’un trompe-l’œil, Sergueï Lebedev a l’élégance de le rendre passionnant, infiniment plus qu’un prélude pour ce grand roman qui autopsie les préludes pour voir comment le passé ne passe pas. Les hommes d’août propose de subtiles correspondances entre les situations comme pour mieux interroger la possibilité même d’un homme nouveau. Une façon je crois de s’approprier sa propre histoire est d’en souligner les arrangements, les mythes qui en remplacent la vérité factuelle. La grand-mère était rédactrice, un rouage de cette histoire faussée dont le narrateur hérite. Il part à la recherche de son grand-père et doucement, dans une narration échevelée, le voilà projeté dans un autre espace, dans les confins de l’Union soviétique où s’accumulent les tensions, se révèlent la fausseté de l’union. Les hommes d’août prend alors un autre tournant : le récit se colore de fantastique, devient une admirable chasse aux morts et parvient ainsi à une superbe description de ces lieux écartelés, similaires dans leur déshérence. Sergueï Lebedev réanime le charme profond du récit fantastique : il doit être intimement réaliste, profondément crédible, pour que ces basculements dans une autre réalité opère. Nous avons alors un roman pluriel : une autre de ses ambitions serait alors de montrer à quel point dans ce pays, athée, devenu un lieu de réseau, les gens se sont mis à croire aux fantômes, ont été en manque de grande suite narrative collective, étaient en quelque sorte acclimaté aux récits arrangés dont ils ne savent se passer. En arrière-fond, avec une grande précision dans son financement peu ou prou mafieux, les fantômes sont politiques, manière de dire le présent en l’occurrence la réélection d’Elstisne face à la « menace » communiste.

Un espace où des identités fictives, événements fabriqués, faux témoignages, biographies inventées devenue la vérité de quelqu’un, personnages inexistants crées pour rendre l’histoire vraisemblable poursuivaient une vie posthume.

La vérité du roman, Javier Marías le rend crédible dans Berta Isla, n’est jamais loin d’un destin reconstruit d’espion, de ces identités fictives dont nous nous construisons. Le protagoniste des Hommes d’août est avant tout un narrateur, il commence à faire commerce d’histoire posthume, il ramène des fantômes afin que des familles puissent continuer, tranquille, leur vie appuyée sur ce roman familial qui est toujours un mythe arrangeant. Le héros transporte de fausse urne funéraire, ramasse de la poussière du Kazakhstan, des visions mutilées de la Tchétchénie. Le roman d’aventure, tout aussi  renseigné que celui familial, laisse place à une prise en charge du présent qui ne se réduit jamais à un traitement documentaire. À « l’ombre du voyage dans l’outre-monde », tous les confins de la Russie dans un halluciné récit de voyage, le narrateur devient un « psychothérapeute de l’histoire. » Disons qu’il touche les mythes et légendes que ce pays peine à ne pas voir revenir. Devenu mercenaire, héros de notre temps, le narrateur nous plonge dans ce récit du Roi-Chien il touche alors à ce qu’il faudrait peut-être appeler une certaine nostalgie du goulag celle, qu’embarrassé, je pressentais dans L’archipel de Solovki de Prilepine. Sergueï Lebedev n’y cède pas sans doute par la fantaisie dont ne se départit jamais son roman. Cet instant de vérité où toutes les bribes de notre passé s’assemblerait selon un récit qui éclairerait l’instant de création de soi est hanté par le vide. Tous les paysages explorés par le narrateur en sont le vecteur, la révélation peut-être de cette complicité que nous arrache l’Histoire.

Dans cette masse sanglante, on ne pouvait plus séparer le pur de l’impur, les souffrances vraies des imaginaires. Au sein de cet univers l’URSS existait toujours : une somme de destins brisés, de déportations ayant changé le cours de l’existence pour des peuples entiers, de frontières tracées avec du sang, de biens confisqués et donnés à d’autres ; une somme inimaginable d’injustices réciproques, d’autant plus terrifiante que les rôles changeaient, chacun pouvait être à la fois criminel et victime.

Dans le portrait saisissant ainsi offert de la dernière décennie du XX siècle, Sergueï Lebedev demande (et son traitement littéraire tient sans doute à cela : une absence de réponses préconçues) ce qu’il nous faut faire de nos fantômes et autres morts mal enterrés.



Les hommes d’août (trad : Luba Jurgenson, 308 pages, 22 euros 50)

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