La crête des damnés Joe Meno

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Récit d’une adolescence américaine, de sa quête d’une appartenance, de son culte d’une apparence. Dans une écriture renseignée, apte à rendre pensées et malaise d’un branleur de dix-sept ans, acharnée à en saisir la bande son, Joe Meno incarne, avec une vraie tension narrative autour de son vide, les années 90. Moins moment de l’Histoire des États-Unis que variation autour de son récit initiatique, La crête des damnés dépeint le basculement vers ses propres sensations et sentiments.

Après Prodiges et miracles Joe Meno poursuit sa plongée dans les États-Unis non tant déclassée, marginale, qu’en recherche d’elle-même. Raconter l’adolescence pour préserver la croyance en autre chose. Comme son précédent roman, La crête des damnés parvient à le faire à hauteur d’homme. Nul mépris mais nul aveuglement sur la connerie attendrissante, généreuse et maladroite, de Brian un jeune homme dont la vie se réduit à la quête d’une partenaire pour le bal de promo. La trame est entendue. Une grande partie des narrations états-unienne repose dessus. À un moment, faut bien admettre que, personnellement, j’en ai strictement rien à foutre. Oppressive normalité, stéréotypée marginalité, la sexualité comme urgence sociale à « l’avoir fait ». L’horreur du lycée quoi. Réaliste à l’excès, avec cette passion des listes pour épuiser le moment caractéristique d’une certaine littérature des années 90, La crête des damnés se lit pourtant d’une traite. Courts chapitres, jolies ellipses entre les parties finissent par créer une véritable tension narrative. Sans doute par la sympathie accordée par l’auteur à son personnage qui, insensiblement, s’éveille à la complexité du monde.

Comme se déclarer punk ; c’était juste une étiquette de plus, pour tenter de se forger une identité, pour donner un sens à sa vie.

On fait beaucoup de compiles (sur des cassettes d’en souviens-tu ?) dans La crête des damnées. On attend que la bande-son de notre vie nous révèle à nos propres sentiments. Pour comprendre l’attrait de ce roman, il faut aller au-delà de ses apparences (sa vulgarité qui pourrait devenir lassante mais qui flirte avec le picaresque et surtout avec le comique). Des listes de groupes, des analyses un peu superficielles de chanson ne dressent pas une histoire du punk, de sa lente appropriation par la population que l’on pourrait nommer récupération. On accompagne certes la lecture de ce roman, au hasard, de Pull my strings des Dead Kennedy, on se laisse prendre aux souvenirs ainsi évoqués. Le punk dessine dans ce roman un mouvement culturel, il est acclimaté par les enfants, blancs, de la classe moyenne supérieure, par tous ceux qui, aux États-Unis, sont rejetés faute de popularité. Une musique pour geek ou foncedés. Insidieusement, au rythme de la prise de conscience de son personnage, Joe Meno rappelle à la fois l’individualisme de ce mouvement et son lent passage vers le Do It Your Self. Notons aussi l’habilité avec laquelle La crête des damnés rend compte des tensions raciales aucunement résorbées dans le Chicago de 1991.   Toujours avec une indéniable efficacité dans le récit, une habileté à suggérer l’abandon (le deuil de la mère de Gretchen, les sentiments ambivalents entre elle et le narrateur lui aussi abandonné par ses parents), Joe Meno signe un livre d’une fausse superficialité pour combattre le culte des apparences qu’il dénonce. Pas très singulier certes mais qui a dit que nos adolescences le sont ?



Merci aux éditions Agullo pour l’envoi de ce roman.

La crête des damnés (trad : Estelle Fleury, 242 pages, 22 euros)

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