À la mort de Don Quichotte Andrés Trapiello

quichotte

Fantaisie et finesse pour poursuivre le mythe du chevalier à la triste figure, pour donner de nouvelles et très belles incarnations de ce mélange entre livre et réalité. En restant fidèle à l’esprit et à la langue de Cervantès, Andrés Trapiello livre les aventures rocambolesque de ceux qui survivent à Don Quichotte. Éloge du rêve et de la fuite, À la mort de Don Quichotte est surtout une très jolie réflexion sur les conséquences de nos manques de réalité.

Avant de publier Suite et fin des aventures de Sancho Panza (je vous en parle très vite), les éditions de la Table Ronde ont eu la bonne idée de republier le premier volume par lequel Andrs Trapiello n’écrit pas une suite aux aventures de Don Quichotte mais envisage, avec une drôlerie jamais démentie, les suites, conséquentes et autres révélations de la mort de celui dont, posthume, la folie se teinte de sagesse et réciproquement. La première très grande habilité de À la mort de Don Quichotte est de ne jamais perdre le lecteur dont les souvenirs de l’œuvre de Cervantès seraient lointains, voire inexistants. Un peu à la façon dont Javier Marias le faisait dans Dans le dos noir du temps, Andrés Trapiello dévisage les conséquences de la mise en récit des aventures de Don Quichotte par ceux qui y ont participé. Le romancier sait en faire de discrets jalons pour rappeler les épisodes précédents. Il faut noter que cet entremêlement entre ce qui s’est déjà passé, ce qui se passe et ce qui aurait dû se passer selon les variantes introduites par n’importe quel récit apporte un rythme si plaisant à ce roman qu’il parvient à se jouer de ses répétitions. Un pied dans la tombe par la mort de son maître, désormais sans fonction, Sancho Panza ne cesse d’asséner que nous sommes fous les uns à cause des autres, qu’il y avait plus de sagesse dans la folie du chevalier que de folie dans notre sagesse.

Lui sage, et nous fous. Lui profitant de la gloire et nous encore là, purgeant la vie.

Andrés Trapiello joue de cet éloge funèbre pour imposer cette réflexion sans fin : la folie n’est-ce pas de vouloir raisonner autrui, lui imposer notre réalité sans échappée. La très bonne idée de À la mort de don Quichotte est d’introduire une dialectique entre l’idéalisme et le pragmatisme, ceux qui partent (des hommes pour l’essentiel) et ceux qui en assument l’intendance, en assurent les conséquences (des femmes pour l’essentiel). La folie est une question de contraste et de contagion. Donner une suite serait inventer une épaisseur à d’autres personnages restés en arrière-plan. Antonia, la nièce de Don Quichotte, et Quiteria forme une doublure des aventures de Don Quichotte et Sancho Panza. Une belle façon pour l’auteur de rétablir l’héroïsme du quotidien, son aspect possiblement picaresque et aventureux. Drôle et touchant.

Les choses ne commencent pas à un moment précis, elles approchent lentement avec leur cortège, déjà rodées.

Faire une suite pourrait alors consister à se demander quand les choses ont commencées comme pour retarder l’instant où elles finissent. Une des idées du roman, aussi plurivoque que celui dont il s’inspire, serait que la folie de Don Quichotte aurait commencé au moment où elle devenait divertissante. Le lecteur aurait sa part dans cette folie dont, paisible, il s’abreuve. Mais s’il parvient à signer une suite saisissante, ce n’est pas tant parce qu’Andrès Tarpiello parvient à s’approprier la langue de Cervantès, à animer ses personnages d’une vie seconde, mais plutôt par un respect de l’esprit fantaisiste par laquelle l’œuvre initiale mélangeait réalité et fiction. Don Quichotte, une fois mort, une fois purger ses souffrances, devient un mythe. Sa vie se prolonge car il devient impossible de savoir qu’elle serait le véridique. Des auberges se lancent dans le tourisme littéraire. La vraie question, passionnante et drôle, de À la mort de Don Quichotte est alors de savoir quel effet ça fait à un héros de lire ses aventures, parvient-il à s’y reconnaître. Interrogation d’autant plus pressante pour ceux à peine décrits. Tout cela décrit avec une vraie fantaisie, un superbe sens du récit qui jamais ne s’attarde et sait inventer des prolongements quotidiens à cette interrogation très littéraire. Plus que de savoir si un héros survit vraiment à la mort de son créateur, se demander quel spectre raconte l’histoire, ce qu’il faudrait dire de À la mort de don Quichotte est que le lecteur ne peut que se précipiter sur Suite et fin des aventures de Sancho Panza.



Merci aux éditions de la Table Ronde pour l’envoi de ce roman.

À la mort de don Quichotte (trad : Alice Déon, 485 pages, 8 euros 90)

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