Suite et fin des aventures de Sancho Panza Andrés Trapiello

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Palpitant roman d’aventures aux Indes où Andrés Trapiello poursuit sa réflexion sur les conséquences de l’invention romanesque et ses amalgames à la réalité, Suite et fin des aventures de Sancho Panza offre un éloge fin et ironique de l’art du roman, des lecteurs et de leurs chimères. Un livre plein d’ailleurs et de poursuites de l’ombre de Don Quichotte.

Donner une suite à la suite hilarante et diablement intelligente qu’était déjà À la mort de Don Quichotte, semble une gageure dont Andrés Trapiello se sort avec honneur pour employer cette notion au cœur du picaresque roman d’aventures dans lequel il poursuit sa réflexion. Poursuite véritablement réussie cette Suite et fin des aventures de Sancho Panza n’appelle pas impérativement ni la lecture de À la mort de don Quichotte ni même possiblement celle de l’œuvre de Cervantès. Un critère à mes yeux plus important pour jauger non tant de la réussite (le terme ne laisse-t-il pas entendre une contamination d’une logique marchande) mais plutôt de son attrait pour le lecteur, à la fin de cette lecture où son souhaite se replonger dans l’œuvre de Cervantès pour mieux en apprécier les emprunts, pastiches ou réécritures. La joie profonde, sautillante, que m’a apporté cette lecture tient à ces déports d’une réalité parfaitement décrite et incarnée. J’aime quand le roman montre du doigt la reconstitution du réel qu’il opère. « Et de la même façon qu’on crible le blé, il faut cribler les mots », il faut reconnaître que toute langue est un emprunt. Andrès Trapiello s’approprie admirablement celle de Cervantès dans À la mort de don Quichotte et invente ici une sorte de continuation toute en altération, discrets changements de perspectives. Au fond, ne serait-ce pas ceci trouver son style propre ? offrir des variations autour d’une tradition dont on rit pour mieux lui rendre hommage. Prenons cependant garde : Suite et fin des aventures de Sancho Panza est un admirable essai de l’art du roman et, dès lors, sa morale n’est que celle de ses personnages.

chacun comprend ici mieux qu’ailleurs, que la vie est la plus grande des auberges, que nous y sommes de passage et que le dur travail de vivre se suffit à lui-même sans y ajouter des épisodes.

Il faut bien admettre que le lecteur serait embarrassé d’un dithyrambe du roman courtois ou pire de la modernité du code chevaleresque. Néanmoins, ce roman avance souvent des sentences où facilement le lecteur pourrait se reconnaître. Andrés Trapiello sait alors rappeler qu’elles sont prononcées par une construction, des personnages qui continuent leurs aventures tant que le narrateur se révèle un fantôme insitué, un témoin transparent et connaît tout.

Personne ne reconnaissait en ce Sancho celui du livre et cependant personne n’aurait pu dire que ce n’était pas le même.

Avec un vrai sens du récit, Andrés Trapiello sait ne pas réitérer les doublures du récit de Don Quichotte. Il s’amuse, et le lecteur avec, de la poursuite du mythe, des doublures qu’il s’invente et des revendications qu’il fait naître (le vrai auteur du Quichotte serait catalan !). Les antagonistes inventés dans ce récit seront alors tous des poursuites des conséquences de la publication du fameux hidalgo. L’infâme M.De Mal, le notaire, poursuit Antonia, la nièce de don Quichotte, et le bachelier Samson Carasco. Ils connaîtront Séville, ses prisons et ses académies, la mer et ses pirates, les Indes et leurs incuries. Avec cet humour toujours apte à rendre cette réalité qui nous happe toutes ces nombreuses péripéties trouveront un dénouement dans les dernières présences de ceux qui ont inventé, en bien ou en mal, le mythe de don Quichotte. Un labyrinthe textuel toujours tendu vers sa fin qui propose alors une discrète et belle réflexion sur nos fuites. Jamais plus proche de l’œuvre de Cervantès Suite et fin des aventures de Sancho Panza nous demande si nous sommes vraiment capables de vivre sans chimère ni ailleurs. Sans jamais insister, Andrés Trapiello souligne d’ailleurs que nos rêves d’évasion sont consubstantiels à notre époque dont ils sont peut-être l’expression la plus achevée. Après les romans de chevalerie, ceux qui pensaient devoir affirmer leur valeur ou simplement fuir la misère se tournent vers le Nouveau Monde.

Les livres d’histoire sont remplis d’opinions discordantes dont nous ne pouvons pas dire qu’elles contredisent la réalité, elles sont simplement vraies à leur façon, et c’est bien connu qu’à nous tous nous savons tout.

Transmettre les illusions d’autrui, en comprendre les altérations de réalité, fuites et détours, resterait la seule façon de comprendre un homme dans ce qu’il a d’admirable et de stupide. Mais insistons surtout sur le plaisir à lire ce roman d’aventure malin et rythmé.



Un grand merci aux éditions de la Table Ronde pour l’envoi de ce roman.

Suite et fin des aventures de Sancho Panza ( trad : Serge Mestre, 455 pages, 24 euros)

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