Le dernier grenadier du monde Bakthiar Ali

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Conte proche-oriental miroitant, récit de guerre et de disparition, de filiation et de reconstruction, dans son âpre sagesse, par sa langue en un bel et simple équilibre poétique,  Le dernier grenadier du monde fascine et interroge. Bakthiar Ali s’y révèle un conteur hors pair par sa capacité à faire apparaître hors-champs les horreurs de la guerre mais aussi le merveilleux de ces orphelins de bazar, la rédemption d’une liberté toujours en fuite.

Un des écueils auquel craint d’emblée d’être confronté le lecteur est celui de cette encombrante sagesse du conte, philosophie de bazar et réflexions new-age sur une inspirante nature, le tout sous couvert d’exotisme dégueulasse. Du genre : regardez comment là-bas la misère confine au dénuement spirituel. Mouzzafar sort de vingt-et-un ans de prisons au sein d’un désert auquel il s’est amalgamé. Un certain ressassement de ses réflexions cosmiques, de son éloignement d’une langue convenue pour tendre vers cette poésie simple (au sens de quotidienne et de concertée, comme si on y entendait l’éclat de très longs jours, l’écho du silence qui nous constitue). Le désert et le ciel, la grandeur de l’instant sans souvenir ni attente, le lent effacement de l’ailleurs. Bakthiar Ali a l’intelligence de ne pas en faire une leçon de sagesse à bas prix, comprendre sans implication du lecteur. En dépit de la très grande simplicité de sa langue, de son très sûr effacement du contexte local si apte à perdre le lecteur (une question sous-jacente de ce grand roman reste comment rendre transparent ce pays morcelé par les guerres, effacé par les conflits intestins qu’est le Kurdistan) qui n’apparaît que par de très rares termes mais transparaît justement dans un merveilleux dont Le dernier grenadier du monde donne à voir le merveilleux et l’horreur, il faut rendre un hommage à la densité de ce roman. La prose de Bakthiar Ali invite le lecteur à une lenteur bienvenue, à savourer l’élégant équilibre de ses phrases qui jamais n’ignorent nos emprisonnements et le deuil dont s’élance toute parole.

Il me semble que ceux qui se parlent beaucoup à eux-mêmes deviennent peu à peu prisonnier de leur propre voix.

On pourrait alors aborder ainsi le charme de ce roman : derrière la transparence de son récit subsiste toujours autre chose à voir. Au-delà du récit d’une libération, de l’acclimatation de Mouzaffar à son passé effacé, Le dernier grenadier du monde mène une réflexion souterraine sur nos aveuglements. Très vite, le récit de Mouzaffar se tisse d’un autre récit dont le lien n’a d’abord rien d’évident. On verse alors dans le merveilleux mais surtout dans son évidence visuelle. Une très belle histoire d’un homme au cœur de verre qui promène une grenade, elle aussi en verre. Un symbole dont Bakhtiar Ali s’empare dans son sens premier : un médaillon coupé en deux, confié à des orphelins afin qu’ils puissent se retrouver après leur séparation à la naissance. Ce sera un des ressorts de ce récit dont nous nous garderons bien de rien révéler. Disons seulement ceci, Mouzaffar part à la recherche de son fils abandonné à la naissance. Celui-ci se révélera pluriel et spectral. Cette histoire sera non tant, comme le confie un personnage, « une longue attente de la mort » mais plutôt comme toute bonne littérature l’expression de ses confins, l’exploration de ses fantômes. Les hommes d’août de Sergueï Lebedev traquait déjà cette évidence : on enquête seulement sur des morts, la famille c’est les fantômes qui nous constituent. Mais le roman y parvient sans cesse : un revenant se doit d’avoir une belle évidence visuelle. « Ne croient pas que ceux qui ont des yeux puissent voir », sans doute mais le lecteur assiste vraiment au spectacle de ses sœurs virginales aux amours chantées et chastes. À la vie de Saryas Soubhdam premier du monde, le Maréchal, expert en conseil nocturnes et génie du bazar dont il gère le commerce informel et tous les autres arrangements.

Le monde monochrome et uniforme d’avant éclate et nous perdons entre l’homme et les miroirs.

Le récit s’emballe. D’une manière assez transparente, tous les personnages sont les différentes face de la même médaille. La vraie sagesse du Dernier grenadier du monde, au-delà de cet arbre où visité les songes et les prédictions, épicentre de ce roman de réconciliation, tient je crois en ce type de déclaration et de lancinante question : « Qui dit que nous ne sommes pas un ensemble d’hommes qui se répètent les uns les autres ? » Saryas Soubhdam devient un « grand spectre dont chaque partie nous montrait quelque chose. » Un visage effarant du Kurdistan, d’un pays déchiré par la guerre seulement si nous acceptons que, comme le montrait déjà Nadine Ribault dans Les ardents (notons pour poursuivre ce rapprochement les très belles pages sur les enfants brûlés par ces conflits, par les choix faits par les occidentaux sur les secours apportés seulement si le récit des malheurs est conforme à leur attente) ces déchirements fraternels sont une image de notre passé, de notre devenir hélas sans le moindre doute. Saryas Soubhdam aura une approximation de frère, lui sera de tous les combats, de tous les camps et de tous les parties. Celui qui a trahit Mouzaffar se révélera lui aussi un frère jumeau. La violence et la mort, la prison et c’est mensonge, le contre-poids nécessaire pour ne pas renoncer à être éclairé par la lampe de notre humanité, continuer à préserver l’image de ce grenadier comme « l’arbre de l’ultime fraternité du monde. » Si vous voulez poursuivre sur ce thème, je vous invite d’ailleurs à découvrir d’un autre kurde, Burhan Sonmez, Maudit soit l’espoir.



Un grand merci aux éditions Métailié pour l’envoi de ce roman.

Le dernier grenadier du monde (trad : Sandrine Traïda, 319 pages, 22 euros)

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