Le clou Zhang Yueran

LeVieuxJardinAW+

Subtil portrait pluriel d’une Chine en pleine mutation et surtout de la génération en prise avec son passé secret et son présent incertain. Avec une belle incertitude sur la communication, Le clou est aussi un roman sur nos dialogues, à l’absence au rêve et à la mort. Pour son premier roman, Zhang Yueran tisse le destin de deux personnages très heurtés et dont le chaos s’organise autour d’une intrigue au dévoilement très maîtrisé.

La première réaction un peu stupide que peut, je crois, avoir un lecteur face à la simple densité romanesque du Clou est de se demander si cette prose n’est pas occidentalisée. Le style même de Zhang Yueran a cette apparente blancheur si apte à gommer les particularismes que guette tout lecteur en quête d’exotisme. Nous n’aurons ici aucune vision pittoresque de la Chine, rien qui arrête le lecteur par l’incompréhension pour des coutumes étranges, voire une sorte de déception à ne lire aucune spécificité gastronomique. Pour bien me faire comprendre, je pense l’exemple de Murakami assez parlant : on lui reproche assez souvent de faire une littérature sans rien de japonais, en partie destiné à un public sur l’échelle du monde. De prime abord, Le clou s’expose à cette vision d’une littérature mondialisée, comme dénuée d’accroche dans la langue et son décor, dans les coutumes et leurs impasses. Néanmoins si Le clou est un grand roman c’est par son amalgame de la fond et de la forme. Le lecteur finit par comprendre une des ambitions de cet ample roman, toujours rythmé par des retours en arrière, des révélations, de ce dialogue flottant,  serait justement de donner une vision de ce basculement dans l’entropie culturelle, dans la triste égalisation offerte par la mondialisation. Le lecteur se trouve alors touché par l’ambition de ce roman : tracer le portrait de cette génération se heurtant à l’inconsistance de l’âge adulte à l’orée  des années 2000. Mais toujours d’une façon assez détournée car cet enjeu, disons, sociologique revient aussi à accepter le traumatisme des générations précédentes, celles des pères qui, outre un basculement insidieux dans la modernité, portent cette culpabilité assez tenace pour faire dérailler leurs enfants.

Tu veux à tout prix t’immiscer dans une histoire qui n’est pas la tienne, dans le seul but de fuir, de dissimuler ta peur et ton incapacité à affronter la vie réelle.

Ah cette vie réelle dont Le clou ausculte patiemment les résignations. Il faudrait arrêter de boire, ne plus se fondre dans la lucidité pitoyable, parfaite parfois cependant, de l’alcool, oublier le passé, profiter du présent et surtout assouvir les désirs de la famille dont Le clou montre la très forte emprise. Pour ne rien révéler des péripéties d’une intrigue savamment orchestrée, il faut dire au moins ceci : Li Jiaqui et Cheng Cong sont deux amis d’enfance dont le lien révèle toute sa complexité notamment par le clou éponyme. On peut alors lire le roman comme une quête du père, une sorte de fuite donc de cette génération un peu creuse, vaguement nihiliste dans laquelle, je le confesse, je me suis assez largement reconnu. On pourrait alors hasarder un rapprochement sceptique avec La crête des damnés de Joe Meno où, peut-être, ne se devine que notre propre vieillissement. Quand la littérature commence à s’emparer du temps de votre enfance, c’est qu’elle devient insensiblement un fantôme collectif. Passons. Avouons plutôt avoir goûté, la façon dont l’autrice joue et déjoue une certaine reconnaissance autobiographique. Dans sa postface, elle dit son père auteur d’une nouvelle, trop noire pour être acceptée, intitulée Le clou. Elle se serait perdue. Sa fille en ferait une reconstitution. Li Jiaqui veut retrouver son père, le cherche dans les pires errances (peut-on parler d’une ombre psychanalytique dans un roman chinois ?). L’autrice en fait une façon de dire  « L’idéal devenu mirage, la générosité et la sincérité d’autrefois, les traces d’un temps révolu. » Le père de Li Jiaqui était poète, prof de fac qui soutient ses étudiants lors d’une discrète évocation de Tienanmen. Un très joli portrait en malaise et en absence. Une façon surtout de ne jamais expliquer l’insatisfaction paternelle ou seulement par une reproduction d’une haine paternelle en partie seulement responsable d’une conduite pas franchement reluisante. Avec maestria, Zhang Yueran entremêle le ressentiment des familles des deux amis. Toute brille de leur noirceur. Le clou permet alors d’évoquer la grisaille industrieuse des villes chinoises mais aussi une très bien vue rentabilisation de médecine ancestrale tout comme une pertinente évocation de la période des auto-critiques, de la peur généralisée, de la lâcheté commune. Grandis dans ce climat, les enfants la reproduisent. Les deux personnages se révèlent pourtant de touchants anti-héros. Justement dans leur communication avec les morts. Cheng Gong tente d’inventer (en brumaire de l’an 93 !!) un talkie-walkie de l’âme pour parler à son grand-père dont l’état végétatif est le clou (pardon) du roman. Le roman est d’ailleurs construit sur ce dialogue flottant : trente ans après les deux amis se retrouvent, leur dialogue sera une alternance de chapitre sous le point de vue de chacun. Par la longueur, leur ivresse et le manque d’interruption, l’autrice suggère bien sûr que ce dialogue est pour partie imaginaire. Une façon d’ailleurs de se placer au centre de ce roman : peut-on vraiment guérir de son passé ? Mais cette interprétation de la beauté d’une parole d’outre-tombe (un des lieux les plus centraux de ce roman reste la Tour des Morts…) ne saurait faire taire le plaisir à lire les rebondissements du récit, l’aveuglement de la lucidité des personnages toujours appréhendé avec une profonde empathie. Dire aussi, malgré la complexité de son sujet, que Le clou a l’audace d’être un roman aisé à lire, toujours plaisant et rythmé.



Un grand merci à Zulma pour l’envoi de ce roman.

Le clou (trad Dominique Magny-Roux, 578 pages, 24 euros 50)

 

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