Danses du destin Michel Vittoz

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Le destin, le hasard dans cette épure de polar métaphysique. À travers le point de vue de chacun des acteurs de son intrigue fatale et rythmée, réduite à la succession de pronoms personnels, Danses du destin interroge nos choix souvent maladroits avant que d’être malheureux. Mais à cette trame théâtrale Michel Vittoz adjoint une véritable histoire policière à l’ancienne. Le roman devient alors le portrait d’une manipulation et de cette crapulerie étatique qui survit après la seconde guerre mondiale. Le style sec et poisseux nous en rend parfaitement l’atmosphère.

Commençons par le degré de lecture le plus aisé des méandres de Danses du destin : le pur plaisir d’un polar tendu, et donc court, centré sur une histoire qui va mal finir et dont l’auteur sait jouer du dévoilement par à-coups plutôt que par rebondissements. Pour moi cette aisance, ce total emportement dans l’intrigue tiennent à une sorte d’effacement descriptif qui rend si présent les décors, si tenaces les états d’âmes des personnages. On pense à Manchette, c’est dire. On boit des demis en mangeant des sandwichs, on va voir Adieu poulet, on se calme avec des assiettes de charcuteries et des boutanches de Côtes du Rhône. On subit surtout les crasses de la guerre, son amalgame entre mafieux et résistant, les manières dont tout ce beau monde c’est recyclé en serviteur de l’État ou en crapules moins déguisées et, peut-être, moins malhonnête. Notre roman national quoi. Michel Vitoz nous y entraîne dans une intrigue retorse mais qu’il sait rendre transparente, réduite à son épure, comprendre à sa plus simple expression, à sa tension vers l’universel.

Nous cherchons tous et par tous les moyens de ce qui doit faire la réalité de notre vie.

Un gamin, un peu paumé, un peu menteur de se planquer derrière la série d’identités fictives de ses escroqueries, décide d’enlever un ministre au nom de l’inventée Fraction Communiste Révolutionnaire. Tout une époque on vous dit. Mais un moment historique, nous suggère Michel Vittoz, que l’on ne peut comprendre que par le vide laissé par la génération des pères, celle qui trempe, ou trempait, dans le marigot de la Résistance. La violence armée se subventionne comme elle peut. Comme dans tout polar digne de ce nom, le crime se prétend au service de la morale et la loi finit par emprunter des chemins aussi tortueux. Une part de Résistant (curieusement ceux qui ont réussi à faire carrière) fricote avec les collabos. La dénonciation devient une arme de guerre dans cette lutte d’influence. Danses du destin esquisse d’un trait cet arrière-plan comme une confession douloureuse au sein de cette histoire dont la trame ne tarde pas à devenir dramaturgique, au sens d’un tragique cathartique quand il met à nu la répétition, les hasards donc possiblement, de nos passions.

Le passé… c’est fait avec quoi ? Avec des bouts de hasards qui se rencontrent au bon ou au mauvais moment.

Le texte semble dans un premier temps se confronter à une dimension mythique. Je ne suis pas certain que ce soit la partie la plus aisée à déchiffrer. La figure du père dont l’identité est révélée par le meurtre fait bien sûr penser à Œdipe pour cette errance chez tous ceux en manque du nom du père. Il m’intéresse plus de regarder de quelle façon le rôle du flic et de celui du criminel s’avèrent  interchangeables. Toujours par une question d’auto-désignation. Nous en venons (enfin!) au dispositif narratif au cœur de Danses du destin. Chacun des chapitres (ou presque) est titré sur un pronom personnel. Le meurtrier à son corps défendant, proie peut-être de l’inconscient d’une époque, sera désigné par un Je et le flic par un Tu. Deux personnages dont le père manque, condamnés donc à tenir un rôle peu fait, en apparence, pour eux. « Il nous arrive aussi de jouer sans savoir à quoi nous jouons. » Le flic se tutoie lui-même, comme si se parler aller donner consistance et ordre à sa réalité, celle précisément dont le moindre dérangement rend « fou » son père. L’assassin l’est surtout d’ainsi se désigner ainsi et se voit devenir un fantôme dans cette très jolie formule : « J’étais un enfant mort, mort depuis le début, depuis toujours, jamais vécu. » La violence et le vide en héritage. L’illusion de la manipulation pour ce très beau personnage, deus ex machina fort crédible au demeurant, du Serpent.

Et vous vous demandez peut-être si vous n’êtes pas vous-mêmes un être protéiforme en pleine mue.

Titré chaque chapitre par un pronom personnel devient alors plus qu’une coquetterie d’auteur ou un gratuit exercice de style. Sans doute pour montrer d’une autre manière les séquelles de la guerre (on ne saurait écrire des poèmes après Auschwitz… la mort de l’auteur, la fin du personnage, l’aventure de l’écriture…), la véritable intrigue de Danses du destin est la manipulation et le hasard au cœur de tout roman. Disons-le autrement, le lecteur se fait cueillir, quand il s’installe avec un vrai bonheur répétons-le, dans l’intrigue par la soudaine survenue d’un Nous, d’un Vous et d’un Ils. Notamment par l’adresse à l’inquiétude du lecteur (sinon il ne lirait pas souligne avec justesse Vittoz), une des questions de la tension vers l’universel de ce roman est la construction d’un nous. Après la Résistance, l’épuration et ses magouilles, l’invention d’un collectif pouvait (ou serait-ce seulement avec de la distance de l’aujourd’hui qui semble le rendre « encore-toujours » d’une radicale urgence) sembler un hasard ou une manipulation souhaitable. Avouons ne rien connaître de l’œuvre de ce romancier rare qu’est Michel Vittoz. Savoir seulement qu’il s’occupe de théâtre, le lieu par excellence, je crois, où le nous se discute et se met en scène.

Votre destin est un mouvement de particules dont aucun dieu n’a prévu la trajectoire.

Posons cette hypothèse pas très nouvelle : le polar est la forme contemporaine la plus achevée de nos réminiscences de la tragédie antique. Il lui fallait, pour acculer ses héros dans des dilemmes de forts fatum. En apparence, la fatalité s’est absentée de nos vies. Il nous reste le hasard dont Danses du destin donne une idée des ruses et de l’oubli. Le roman devient une suite de coïncidences fatales. Dans son coin, à l’ombre de ses dossiers, le Serpent écrit le roman que devrait être ses manipulations. Comme par hasard, elles lui échappent parfaitement. Au fond, le hasard serait aussi un déterminant de nos vies par l’oubli dans lequel nous le confinons. Sans doute aussi parce que nous nous efforçons d’oublier ce qu’inconsciemment on ne sait que trop. Rappelons alors tout ce que notre propre lecture a d’aléatoire : l’auteur présente lui-même Danses du Destin comme la suite d’Oedipe à Paname (quel sens sonore du titre) publié il y a trente ans. Quidam en prévoit la réédition très prochainement. On pourra alors corriger, reprendre des coïncidences, en tirer d’autres interprétations ou se laisser prendre à la prose de Vittoz.



Un grand merci, une fois encore, à Quidam éditeur.

Danses du destin (240 pages, 19 euros)

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