Adieu fantômes Nadia Terranova

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Exhumer une disparition, plonger dans ses souvenirs pour enfin en perdre la matérialité, en égarer leur vérité qui ne tient qu’à nos obsessions. Dans une prose hantée de détails, emplie d’une précision psychologique sans facilité, Adieu fantômes offre une très belle confrontation à la perte et à la fragile construction de soi.

Pour entrer dans l’œuvre de Nadia Terranova, soulignons d’abord que Adieu fantômes explore un thème peu traité, je crois, dans la littérature : les femmes sans enfant. J’ai toujours trouvé assez dérangeant que sur ce sujet plane encore l’ombre de l’instinct maternel ou, au mieux, la pression sociale de ce qui serait une autre atroce obligation de la normalité. Aujourd’hui encore, le retrait de l’enfantement me semble une marge, une jolie différenciation ou une façon, pour paraphraser Michel Leiris, de ne pas se soumettre aux Lois de la mort induite dans la génération. Avec Boccanera, Michel Pedinielli nous offrait l’exemple d’une incarnation de ce refus. J’ai craint, je l’avoue, jusqu’au bout du livre que Nadia Terranova fasse de la maternité une rédemption, un passage à l’âge adulte comme forme du deuil. Le père d’Ida a soudain disparu. Une des grandes beautés du roman est de ne jamais éclairer cette fuite sans aucun doute suicidaire. Adieu fantômes sait suggérer qu’Ida est resté bloqué sur le jour de sa disparition, qu’une partie d’elle se refuse à grandir. Peut-être pour maintenir son père vivant. Sans doute car elle ne sait faire autrement. Pour poursuivre l’approche d’Adieu fantômes opérons un rapprochement à mes yeux très louangeur. Nadia Terranova nous plonge dans la psyché étouffante (mais quel esprit n’est pas empli d’impasses ?) d’Ida et montre ses failles, ses errances et autres égoïsmes qui en font un personnage à la fois admirable et détestable. Zeruya Shalev joue elle aussi de cette ambivalence de ses héroïnes dont la souffrance est devenue tant une force qu’un déni.

Je compris à ce moment ce qu’est vraiment une mère : quelque chose dont on ne peut s’abriter. Il est coutume de dire qu’une mère donne tout sans rien demander en retour ; personne ne dit qu’elle demande tout et donne ce que nous n’avons pas réclamé d’avoir.

Âpre aveu dont la violente pertinence me touche. Elle recèle, je pense, une de ces vérités insoutenables, malheureuses malgré tout, une de celles avec lesquelles on apprend quand même à composer. On va le dire comme ça : Ida apparaît insidieusement, souvent dans le point de vue terrible d’autre personnage (constat sans appel de sa propre mère et plus amer encore dans celui de l’amie que la vie, comme on dit, a éloigné) dans l’égoïste froideur de son obsession. Nadia Terranova offre le portrait cru, hélas crédible, de sa vie de couple comme séparée, deux êtres qui ne se rencontrent pas. Le lecteur pense d’abord que la prose se laisse aller au cliché de l’épuisement prévisible du désir à cause de ce Pietro falot à force de n’être qu’un soutien. Fort heureusement il finit par comprendre que cette réduction psychologique n’est qu’un rouage du monologue d’Ida. Une façon de s’ancrer dans des passages obligés, de s’enfermer dans un destin prétendument commun. Ida se planque derrière un « détachement froid, comme une barrière pour retenir l’apocalypse intérieure. »  Adieu fantômes sait donner un visage à cette perte. Ida revient dans l’appartement familial, celui que sa mère décide enfin de quitter même si son mari, le père d’Ida donc, n’aura plus de lieu ou revenir, d’espace à hanter. Avec une vraie délicatesse, sans jamais amoindrir cette violence que seule semble pouvoir émettre le roman familial, Nadia Terranova fait comprendre qu’Ida est là pour, non sans puérilité, régler ses comptes. « Nous ne sommes pas là pour enterrer mais pour exhumer. » Ida n’est d’aucun secours, elle se croit victime, se plonge dans les souvenirs dont le roman interroge alors teneur et vérité.

Les objets ne sont pas fiables, les souvenirs n’existent pas, seules existent les obsessions. Nous les utilisons pour empêcher la faille de se refermer et nous nous racontons que la mémoire est importante, que nous seuls en sommes les gardiens. Nous gardons la blessure ouverte pour y loger nos maux, nos peurs, nous veillons à ce qu’elle soit assez profonde pour contenir notre douleur ; il ne s’agirait pas de la laisser s’échapper.

Un attachement à l’absence, à son indicible. Adieu fantômes tout en remettant l’évidence de ses souvenirs sait les incarner. Toute la douleur de la mère et de la fille dans un terrassement de trois centimètres qu’elles ne se sont jamais hasardées à faire. Notons au passage que l’on craint que cette infiltration d’eau devienne un motif un peu trop lourdement symbolique. L’autrice déjoue assez habilement toute tentative d’explication ou de réduction. Tels des intermèdes, elle introduit des nocturnes, des songes éveillés où l’eau revient avant de s’imposer comme une des images possibles de la mort du père. Lui qui aimait tant nager ce serait sans doute noyé. La vérité touchée par ce joli roman est celle qui laisse planer le doute, qui comprend aussi que nos peurs ne nous appartiennent pas et trouvent, comme chez Nadia, une sorte d’exutoire dans ces histoires « faussement vraies » qu’elle écrit pour la radio.



Un grand merci aux Éditions de la Table Ronde pour l’envoi de ce roman.

Adieu fantômes (trad : Romane Lafore, 228 pages, 22 euros 40)

2 commentaires sur « Adieu fantômes Nadia Terranova »

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