Le jardin Hye-Youg Pyun

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Dans un roman concis, où l’intrigue révèle insidieusement ses pièges, Hye-Young Pyun offre le décalage décisif d’une vision du monde radicalement différente après un accident de voiture qui laisse le narrateur lourdement handicapé. Avec un vrai plaisir pour le lecteur Le jardin dévoile peu à peu les circonstances de cet accident, les responsabilités de chacun puis la vengeance lentement mise en place. Dans un style à la transparence dépouillée, toujours tendue vers une résolution parfaitement flottante, Hye-Young Pyun dépeint aussi l’horreur normative de la société coréenne.

Le polar suit souvent une trame narrative classique. Le jardin a l’intelligence de gommer la situation initiale afin de laisser l’élément perturbateur contraindre le narrateur à revenir sur son bonheur conjugal troué comme à une explication, toujours arrangeante dans un récit à la première personne. L’élément perturbateur est ici un accident de voiture qui laisse Ogui, le narrateur, privé de l’usage de tous ses membres, enfermé dans son corps comme dans une prison et dès lors nettement plus attentif à ce qui l’entoure. Le dispositif fonctionne diablement bien : Ogui a d’emblée toute notre sympathie avant qu’elle ne glisse dans cette horreur d’une normalité toujours plus ou moins coupable. Le jardin, par sa brièveté, emporte une certaine tension. À l’insoutenable présent sans échappatoire, Hye-Young Pyun ajoute un passé l’étant à peine moins. Elle joue alors d’un réalisme joliment tronqué. Ogui se prétend manipuler par les femmes, chacune d’entre elles aurait conditionnées ses changements. Sa mère se donne la mort. L’autrice introduit ainsi un des thèmes de ce polar si plaisant : la dépression au féminin sous une oppression sociale dont Hye-Young Pyun parvient à montrer à quel point elle conditionne nos récits de vie.

Chaque être humain est voué à être marqué de tels trous : voilà peut-être à quoi ressemblent nos paysages intérieurs.

Ogui recouvre peu à peu l’usage de ses membres. Une très belle notation d’ailleurs sur les mouvements qu’il croit sentir dans ses jambes introduit une ombre de fantastique dans ce récit qui correspond un peu trop exactement au désir du  narrateur. Il est de plus en plus laissé seul, se tourne vers son passé comme pour en remplir les trous. Face aux manipulations de sa belle-mère dont nous ne dirons rien, Ogui recouvre son passé. Une totale incompréhension pour la vie de sa femme, son sentiment d’échec ou ses façons de les sublimer. Revers sans aucun doute d’une société où l’ambition suffit à caractériser un être humain. La femme d’Ogui se lance dans la rédaction d’un pamphlet. Hye-Young Pyun laisse admirablement planer le doute : la haine que lui vouait sa femme, pas tout à fait injustifié, constituera-t-elle la vengeance implacable de la belle-mère. Comme tout bon roman noir, Le jardin montre surtout la souffrance de chacun et plus exactement ici les incarnations qu’il parvient à trouver à ses lacunes et autres béances. La femme d’Ogui se lance dans une folle passion pour le jardinage, sa belle-mère la reprend pour accentuer sa claustration, précipiter sa fin dans une ultime scène d’une implacable maîtrise. Soulignons alors pour clore cette note de lecture à quel point Le jardin parvient, dans la sécheresse de la prose admirablement rendue dans la traduction, à s’extraire du contexte coréen, à ne pas se perdre dans de superficielles spécificités, mais rendre cette histoire à la fois incarnée et universelle.



Un grand merci aux Éditions Rivages pour l’envoi de ce roman.

Le jardin (trad : Lim Yeong-hee et Lucie Modde, 155 pages, 19 euros)

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