Le Ministère du Bonheur Suprême Arundhati Roy

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Visages de l’Inde en ses luttes intestines, religieuses et ethniques, par la vie d’un quartier de Delhi, sous le patronage d’une Hijra épique, Le Ministère du Bonheur Suprême emporte le lecteur dans une horreur pleine d’empathie, dans une confrontation à une Histoire faite de massacres et d’humanité. Arunndhati Roy tisse avec précision, et une vraie évidence visuelle de chacune de ses scènes, la trame lâche qui relie tous les personnages de ce roman politique et poétique.

Avant de parler de cet ample roman, il faut arguer du peu de connaissance du contexte géo-politique et religieux de l’Inde. D’où une nécessaire prudence pour éviter les impairs. Je le précise car il s’agit du premier pari tenu par ce livre : donner une image de la pluralité de l’Inde contemporaine sans céder à la facilité ni abandonner la tension romanesque. La littérature, je crois, apporte un savoir de seconde main, une sporadique vision d’ensemble que le lecteur ne se sent pas obligé de creuser. Une illusion intéressante : se sentir intelligent même si on sait que l’on n’en retiendra pas grand-chose. Au-delà de toute complexité, on parvient à une image globale, terrible. « Encore un aspect de la mondialisation, j’imagine, ce jargon universel de la terreur. »

C’est l’angoisse permanente dans laquelle nous vivons de cette violence, la place que tiennent dans notre mémoire ses exactions passées et notre terreur de ses manifestations à venir qui imposent les règles nécessaires pour que les éléments d’un peuple aussi complexe et divers que le nôtre continuent de coexister, de vivre ensemble, de se tolérer et, de temps à autre, de se massacrer.

Pour dire tous les conflits qui animent l’Inde, Arundhati Roy a recours à une métaphore qu’elle vient, fort heureusement, dépasser et subvertir. Dans une première partie du roman, avec cet enthousiasme et cet attrait pour les marges qui m’a fait penser à John Irving, Le Ministère du Bonheur Suprême fait du destin  d’Amjum une image du devenir de l’Inde. Un des ferments les plus tenaces de cette fresque est l’oppression familiale. Entre la place de la caste, l’importance de l’appartenance religieuse et celle des traditions et l’image de réussite qu’elles imposent de manifester, Arundhati Roy invente une forme de résistance, on serait presque tenté de dire de résilience, par une filiation diagonale. Dans ce monde de Hijra (le terme désigne en Inde, avec un respect mêlé toutefois de craintes et de rejets, les  humains à l’identité sexuelle fluctuante), adoption, amours et amitiés dessinent malgré tout un contre-modèle. Soulignons alors que la noirceur et la violence de ce roman ne sombre jamais dans le misérabilisme notamment grâce à l’existence de havres de paix. Le roman c’est aussi l’invention d’une autre communauté. Amjum naît fille, sa mère ne veut reconnaître cette horreur, ses parents la contraignent à devenir un garçon. Cet ample roman ne joue à aucun moments sur vos larmes et sur les effets faciles aptes à les appeler. On passe rapidement à autre chose, une horreur chasse l’autre. Au point, il faut bien l’admettre, que le lecteur puisse parfois se sentir un peu perdu, égaré par la cohorte de personnages rapidement esquissés.

Cette habitude donnait à la vie qui l’entourait l’apparence d’une plus grande profondeur, mais rendait en même temps ses facettes moins définies. Elle installait en tout une vague impression de stagnation, de déjà-vécu, déjà-écrit, chanté, commenté, intégré à l’inventaire de l’Histoire.

Nous le suggérions plus haut : la focale du Ministère du Bonheur Suprême reste l’immuable. Peut-être, au passage, la seule façon de dire le contingent. Arundhati Roy met en récit non pas l’immuable de l’espoir mais les façons dont chacun de ses personnages survit à son histoire douloureuse. Amjum sera accueilli dans Khawbgagh, disons une sorte d’asile pour Hijra. Elle s’en sentira exclu quand le poids de l’actualité, la lutte meurtrière entre hindous et musulmans de plein fouet la frappera. Toujours dans une symbolique en apparence peu légère, elle s’installera dans un cimetière et accueillera d’autres laissés-pour -compte. Une façon pour l’autrice de se lancer dans d’autres histoires : celle, pour ne donner qu’un exemple, du très beau personnage de Saddam Hussain, aux yeux brûlés d’avoir gardé une installation d’art contemporain et qui a pris ce nom pour la dignité qu’il prête au dictateur homonyme lors de son exécution. Peut-être faut-il le comprendre ainsi,  le seul havre offert par Le Ministère du Bonheur Suprême est de s’ouvrir à la multiplicité des récits. Au-delà de toute ironie, à la poésie qui en sous-tend l’immuable. Ossip Mandelstam traverse ainsi tout ce roman par ce très beau distique : « Plus pure la mort, plus salé le malheur/ Et la terre plus vraie et redoutable. » Pour donner à entendre la complexité de son pays, Arundhati Roy fait alors entendre les différentes langues par des extraits de poèmes en ourdou, cachemiri ou donc dans une traduction du russe. Il faut alors citer ce poème qui précise que pour écrire une histoire brisée, il ne serait d’autre recours que de devenir tout le monde.

Après l’histoire d’Amjum, Le Ministère du Bonheur Suprême prend une autre tournure et dessine comme un second roman. Avec un lieu un peu lâche, l’autrice nous emmène au cœur du Cachemire et ses luttes malheureuses pour l’indépendance. Arundhati Roy écrit alors la très belle histoire d’amitié, de trahison et de sauvegarde entre Tilo, Musa et le propriétaire. « Bien sûr, les femmes. / Les femmes, bien sûr. » Nous voilà face à un autre aspect terrifiant de l’Inde contemporaine. Guérilla et torture, surgeons de l’influence maoïste. Un très prenant récit sans doute par l’insistance du rôle des femmes dans ses persécutions et la dure nécessité d’y survivre.



Un grand merci à Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Le Ministère du Bonheur Suprême (trad : Irène Margit, 554 pages, 9 euros 50)

2 commentaires sur « Le Ministère du Bonheur Suprême Arundhati Roy »

  1. Merci de cette critique qui donne très, très envie de lire ce roman sur l’Inde, déjà « Le Dieu des petits riens » était un chef d’oeuvre inoubliable. Je donne le Nobel à Arundhati Roy sans hésiter! 🙂

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