La dernière déclaration d’amour Dagar Hjartarson

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Fragments d’un discours amoureux, réflexion sur la création artistique et l’engagement politique. Derrière son humour, sa construction par comparaisons et décalages langagiers, La dernière déclaration d’amour joue sa partition d’une mélancolie acidulée et le ridicule sans nom du narrateur finisse par nous toucher. Au-delà de la frime et des élégances de Dagur Hjartarson, par delà l’once de cynisme amusée de vouloir capturer l’air du temps, La dernière déclaration d’amour finit par fonctionner dans sa réflexion sur la perte, la rupture et l’imminence de la crise comme ultime représentation artistique.

Une des premières impressions qui se dégage de La dernière déclaration d’amour est celle d’une assurance provocatrice de son auteur. Une manière de briller, de se réjouir de ses inventions verbales et des constructions par courts fragments qu’elles permettent. On pense d’abord, avec une ombre hélas d’agacement, à un abus de comparaisons pour décrire avec une monomanie, dont la folle ferveur finie par emporter, cet objet fuyant, par essence poétique que serait l’amour. L’amour c’est comme des ours polaires, une pause cigarette de l’éternité, une inspiration dont le roman serait le soupir ou bien sûr comme David Oddson… On pourrait même penser à un pastiche d’une esthétique du fragment, de celles qui produisent de courtes nouvelles mélancoliques, des poèmes en prose un peu absurde, un peu émouvant comme ceux émis par Richard Brautigan.

Il nous suffit de montrer la réalité telle qu’elle est. C’est l’unique rôle de l’artiste. Pas de voile, pas de métaphore, un reflet pur et simple. C’est le seul moyen de forcer le monstre à se regarder dans les yeux.

Pourtant, l’ironie pour cette ferveur adolescente dont le roman démonte si bien les rouages, finit par advenir comme une très belle distanciation à soi, quasiment comme une façon de mettre entre crochets ses passages obligés. La dernière déclaration d’amour est le premier roman de Dagur Hjartarson. Le critique trop pressé se fourvoierait dans une reconnaissance autobiographique que le roman s’efforce d’effacer ou de dédoubler. Avec cette conscience ironique de jouer avec l’innovation formelle, le romancier met donc entre crochets certaines répliques un peu attendues. Toutes celles que le narrateur ne sait ou ne peut entendre. Par le même procédé, il gomme son nom, visage et passé pour insidieusement gagner vers l’impersonnel. Après tout, une histoire d’amour, c’est toujours un peu con. Du dehors, ça se ressemble et semble ridicule par ses déclarations enfiévrées. La dernière déclaration d’amour touche alors à son objet véritablement passionnant : la séparation d’avec cette prétendue réalité, sa recréation plus ou moins hallucinée que serait non pas une histoire d’amour (allez savoir) mais sa mise en récit.

Si je te dis que David Oddson n’est qu’une illusion – rien d’autre que le karma des temps modernes – me pardonneras-tu ?

En tant que reflet de la création artistique, La dernière déclaration d’amour se dédouble pour s’amuser des archétypes difficilement dépassables,  auxquels se confronte tout jeune artiste en devenir. L’amour ou la trahison de l’amitié, la résignation ou l’acceptation des combats qui ne sont pas nôtres. Dagur Hjartarson montre que ce mouvement est double : le narrateur abandonne Trautsi et ses missions, ses visions artistiques, et ses très jolis combats. Le roman marche d’ailleurs sur une ligne de crête : le passage à l’âge adulte pourrait trop facilement s’y entendre comme un abandon des idéaux, voire le naufrage dans l’aberration que serait une écologie de droite. C’est pourtant sur ce point que l’excès de comparaison du roman fonctionne précisément par son absence drôlatique de visage. Trautsi sculpte une statue de David Oddson, le chef de la banque centrale islandaise, l’incarnation – qui restera sans autre visage qu’une vague ressemblance avec celui du narrateur – de l’ennemi. Et bien sûr, le roman se déroule en 2008, la crise sans qu’il soit besoin de le dire sera l’ultime pirouette du dénouement. Le monstre sans visage, la souffrance des autres que l’on ne parvient à prendre en compte, voilà cette incarnation du contemporain. Avec peut-être trop d’aisance, Dagur Hjartarson se moque de cette ambition de saisir la pointe extrême de l’instant, de la représenter c’est-à-dire de continuer à l’inventer autre. On peut alors comprendre cette distanciation ironique, cette légère moquerie pour cette ferveur qui reste notre seul refuge, comme l’ultime stigmate de notre rapport à l’époque.



Un grand merci à La Peuplade pour l’envoi de ce roman.

La dernière déclaration d’amour (trad : Jean-Christophe Salün, 303 pages, 19 euros)

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