Dans la nuit du 4 au 15 Didier da Silva

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Promenade joueuse dans des éphémérides croisées, jours après jours, Didier Da Silva effeuille les disparus pour mieux en entrecroiser les destins. Rêveries un rien funèbre, ébauches de récits, Dans la nuit du 4 au 15 fige la vanité de nos vies, mêle la grandeur et la mesquinerie, l’horreur et ses improbables dépassements, avec élégance et humour, dont chaque jour l’Histoire nous abreuve.

J’ai lu, allez savoir où, qu’une des pires plaies de la littérature contemporaine serait le name dropping. Disons une incapacité, ou un refus, à s’appuyer sur un univers de références uniquement imaginaires. Un trait, je crois, très français dans un paysage littéraire où le romancier peine à ne pas se figurer comme un intellectuel et joue, dès lors, un peu trop souvent à se croire plus malin que son lecteur en ancrant sa fiction dans un univers réflexif, en commentant ses failles et apories. Espérons cette impasse vaguement prétentieuse déjà dépassé ou tout au moins en train de pousser dans ses derniers retranchements les ultimes rejets de cette esthétique de l’inachèvement crânement exhibés.

Mais la mort est partout, toute superstition est donc sans objet ; c’est facile à comprendre et pourtant nous scrutons avidement les signes.

On pourrait alors penser que Didier da Silva opère ici un inventaire avant disparition. Son dispositif narratif de consulter chaque jour les morts et naissances célèbres, d’en faire un récit dont il expose les failles et le fortuit, devient alors une façon de montrer à quel point les références dont s’abreuve la fiction sont datés, périmées dès qu’on les prononce, effacées dès qu’on les pense. Même si ce dispositif n’a pas tout à fait fonctionné pour moi, il offre un éclairage assez intéressant sur les figures tutélaires de l’auteur. On connaît l’axiome d’André Breton : dis-moi qui te hante, je saurais qui tu es. Musiciens et compositeurs trouvent alors une place de choix dans ces morts calendaires. Dégoûts et passions dans des jugements lapidaires également. On pourrait, sans s’avancer davantage, souligner l’importance d’une mémoire gay dans Dans la nuit du 4 au 15. Le Sida semble en être un de ses non-dits fondamentaux.

on peut dire avec une certitude unique dans toute l’histoire du monde qu’il ne se passe rien : le reste du temps on est empêché par un doute raisonnable.

Le titre du livre renvoie au point aveugle, à l’impossible havre, de ce livre : le fait est plutôt connu : le calendrier connaît de sporadiques rattrapages, ils créent des trous noirs. Une sorte de repos pour le lecteur. Il faut le préciser ici : le style de Didier da Sivla est saturé de brillances, de très jolies chutes mais aussi, hélas, d’un peu trop de zeugma où il joue sur les niveaux de langues. Une soudaine familiarité pour congédier la pesanteur, un attachement à l’évocation de figures populaires en contre-points de l’exquise distinction de sa culture et du charme désinvolte de sa discrète érudition.  La lecture amuse très souvent. Elle touche juste quand elle évoque la bête horreur de la menace fasciste et de ses rejetons imbéciles que la France continue à nous imposer. Sans la gravité funèbre de ce projet on pourrait alors s’approprier cette remarque de l’auteur sur sa propre prose : « c’est marrant, mais ça ne pisse pas loin. » Difficile pourtant de ne pas revenir hanté, d’une tristesse sans fond, de cette promenade parmi les tombes. Manière cependant d’interroger la logique biographique ici à l’œuvre. Il est accablant, vrai sans doute hélas, de réduire nos vies à trois faits saillants, à ce que l’on laisse derrière soi. Dans la nuit du 4 au 15 dessine alors une méditation, in absentia, sur la mort, le dessin d’une immense vanité qui ne serait plus sous-tendue par aucune exigence religieuse. Le memento mori esquissé par Didier da Silva ne me paraît proposer ni issu ni rédemption. On croise des destins, il n’en reste rien. Un éclat de rire, peut-être. Maigre consolation. Mieux que rien quand même.



Merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce livre

Dans la nuit du 4 au 15 (préface de Jean Echenoz, 242 pages, 20 euros)

 

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