L’enquête Juan José Saer

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Est-on l’auteur de ses actes ou même de ses livres ? Ou se reconnaît-on par ses rêves, par la manière dont ils font basculer nos vies et en dépeignent les contours fuyants ainsi que les peurs primitives ? Toujours avec cette incroyable densité de la phrase, son aspect trompeur et sa remise en cause comme on dit de tous les possibles du récit, Juan José Saer joue avec habileté sur le motif policier. L’enquête dessine une plongée dans les méandres mentaux, dans cette incompréhension fondamentale entre les êtres sans doute jamais aussi patente que lors d’un meurtre.

Après James Ellroy, continuons, un peu par hasard, notre poursuite d’auteurs qui font imploser les limites du récit policier, qui se servent de son cadre pour dénuder nos pulsions les plus primaires ou pour faire écouter la folle rumeur du monde dont les mensonges et la fiction deviennent une épreuve de vérité, continuons à lire des textes dont la densité mais aussi la maîtrise vous placent – empli d’incompréhension autant que d’inquiétude – face à de la littérature, la vraie, celle où la vie  a cette réalité contondante d’un cauchemar. Arrêtons-là ce rapprochement qui ne tient pas tout à fait. Brisons surtout ce jeu de pastiches qui montre surtout à quel point je suis incapable d’imiter la longueur sinueuse mais toujours précise des phrases de Juan José Saer. Rentrons plutôt dans le vif de ce livre qui, une fois de plus, fait de l’insaisissable le centre de son labyrinthe. Avant de me lancer dans mes élucubrations en forme d’interprétations, je tiens à souligner le plaisir que l’on trouve toujours à lire L’enquête dont l’aspect ludique, la suspension temporelle et les interruptions de discours n’en révèlent pas moins un très joli suspens. Rentrons donc dans ce livre par une citation, un emprunt de cette pensée sans appartenance que Juan José Saer poursuivait déjà dans L’ancêtre :

Seule une image l’obsédait, qui bien sûr ne lui venait pas de sa mémoire mais paraissait avoir été choisie dans un fond d’expérience appartenant à d’autres hommes, peut-être à l’espèce humaine entière à l’exception de lui seul.

Si on voulait être un rien trop définitif on pourrait dire ceci : toute l’œuvre de Saer converge vers l’invention d’un imaginaire collectif sans autre appartenance que les arrangements, manipulations et mensonges, de la mise en discours. Ou alors, puisque toute littérature gît dans ses possibilités d’interprétations plurielles, L’enquête est une façon de refléter toutes les subtiles dissemblances de la familiarité, tous les instants où soudain l’on ne se reconnaît plus ou, au mieux, on se voit dans les yeux d’un ami perdu de vue depuis vingt ans. Reprenons pour donner un peu de substance à ces abstractions. L’immense talent de Juan José Saer c’est sans doute cela : parvenir à captiver le lecteur en trouvant toujours des images, avec leurs échos comme autant de preuves (mais de quoi ?) puisque chaque détail – comme dans tout bon récit policier – importe, à la complexité de sa pensée toujours tendue vers un insaisissable autre chose. On aimerait le partager plus aisément avec le lecteur quand lui intimant de découvrir cette œuvre dont, au mieux, je ne tendrai ici qu’un reflet menteur.

Et dans cette différence minime mais qui de toute façon lui était extrêmement difficile à préciser – c’était un des aspects les plus inquiétants du rêve – Morvan semblait entrevoir les terribles révélations concernant l’espace qui peuplait ses villes éveillées.

Tentons de nous accrocher au récit sans parvenir à le rendre aussi limpide que l’auteur. Ça commence comme du Simenon : il neige sur la ville, sa pénombre apparaît avec cette évidence visuelle si souvent touchée par l’auteur des Maigret. Mais, comme on dit (pour reprendre une des formules par lesquelles Saer met à distance son récit), ça bascule doucement. Le Paris du XI arrondissement devient onirique. Morvan, l’immobile inspecteur mélancolique, mènera son enquête dans une crise de somnambulisme. Une façon pour Saer d’adjoindre deux couches de réalités. Si on peut, d’assez loin, parler de Simenon c’est dans ce quasi-prologue où l’auteur s’amuse à plonger dans la vie dite des petites gens, de ces petites vieilles que le tueur en série trucidera sans doute poussé par la conscience qu’elles révèlent les « tréfonds de notre présent ».  Mais très vite la description se fait l’écho, le dédoublement dans un jeu de jumeau perdu à peine esquisser par ce roman, d’un Paris de rêve, des mythologies archaïques qui en confondent la réalité plus primitive, de cette ville qui « se dressait dans quelque parage perdu de sa topographie intérieure. » Rendons grâce d’ailleurs au traducteur (ici Philippe Bataillon) d’avoir su rendre l’évidence sonore et visuelle de la prose de Saer. Hanté par ses rêves, habité par la mythologie qui revient d’images d’enfance, Morvan est comme extérieur à lui-même, un de ses exilés intérieur que se révèle soudain être le narrateur.

Il se demande s’ils ne sont pas vraiment comme cela, extérieurs et tellement en ordre avec eux-mêmes, tellement résignés à l’écoulement de la vie, monotone et dangereux, dépourvu de sens et d’issue, qu’à force de ne plus rien attendre d’elle ils ont acquis une espèce de sérénité.

Bien sûr, le personnage qui pense ceci se trompe. Comme tout bon récit policier, la tromperie est au cœur du dispositif narratif. Celui que tout désigne n’est pas nécessairement le coupable, encore que… En excellent écrivain de l’intranquillité, Saer ne laisse pas son récit s’écouler. Il l’exile et en souligne la composition à nécessairement remettre en question. L’enquête c’est aussi celle que le lecteur doit poursuivre pour remettre les éléments en place. Nous voilà soudain à Rincon-Nord, en compagnie de personnage déjà croisé dans Glose. Vraiment fascinant d’être contraint d’échafauder des hypothèses sur la présence d’un manuscrit difficilement attribuable à Washington Norriega, le roman iconique déjà présent donc dans Glose. Il ne faut pas trop en révéler pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur à l’intrigue policière qui ensuite se remet en place dans un très joli dénouement à l’ultime rebondissement un peu attendu mais diabolique. On pourrait alors botter en touche et interpréter cette excursion aux frontières de l’inconcevable, dans les méandres du pays mental comme une poursuite de cette inquiétude primitive déjà mis en lumière dans l’emprunt ethnographique d’une fascination pour le sacrifice tel qu’il se pratique dans L’ancêtre Dans cet autre roman, Saer interroge cette force qui pousse un peuple entier à des orgies cannibales rituels. Sans doute un désir d’approcher cet inconcevable primitif, cette réserve d’horreur qui constitue le miroir le plus immédiat de notre inconscient collectif. Dans L’enquête, le récit policier a toujours un fond archaïque inquiet. Disons que dans la culpabilité dédoublée qu’il met en scène, Saer n’en propose pas moins un examen des motifs qui nous poussent à agir. Et surtout cette incapacité à se reconnaître dans l’interprétation de nos actes qui possiblement relie la partie parisienne à celle argentine. Il faut en tout cas lire L’enquête et, pour ma part, attendre que le Tripode ait la bonne idée de continuer à publier l’œuvre de Saer.

 

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