Sous le signe du corbeau Amir Gutfreund

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Les différents visages de la disparition ou la marche funambulesque d’un homme en pleine reconstruction. Avec un féroce humour pince-sans-rire, Amir Gutfreund signe un roman discrètement virevoltant où les déboires d’un homme dessinent en creux le malaise d’une société israélienne dans laquelle malheur et violence sont en permanence latents. Sous le signe du corbeau oscille alors du roman policier (une enfant disparaît et crée une fascination aux conséquences risibles et violentes chez le narrateur) à une très belle (fragile et douloureuse) histoire d’amour, toujours en écho aux disparitions qui hante le personnage.

On pourrait pointer un paradoxe apparent de la littérature israélienne : en tant que lecteur, je m’y attends toujours à y trouver une culpabilité diffuse comme expression d’une situation sociale et de son occupation de l’espace et du territoire pour le moins conflictuelles. Le vrai charme de cette littérature est d’inventer d’autre moyen pour mettre en image un conflit. On pense notamment à la manière dont Zeruya Shalev dans Douleur donne d’étouffantes répercussions intérieures à une situation politique, voire religieuse, perçue sous le prisme de la panique d’un flux de conscience toujours halluciné. On a beaucoup aimé aussi la façon dont Eshkol Nevo, dans Trois étages inventait un nouvel espace (une partie de la littérature mondiale contemporaine semble s’emparer de cette notion contestataire de zone d’autonomie temporaire) où les déchirures sociales tentaient d’inventer une autre façon d’habiter le monde. Pour entrer dans Sous le signe du corbeau, il faut souligner à quel point ce paradoxe d’une littérature, toujours mal destinée à ne dire que les malaises sociaux, se révèle assez absurde. À ce titre, la littérature française devrait prendre en compte haines et dissensions, manque effarent de sens de sa société où tout, selon ses ineptes dirigeants du moins, serait à vendre. La meilleure sans doute parvient à donner à voir l’horreur d’un contexte contemporain en le dépassant, en touchant ce point de bascule où la subjectivité devient objectivité.

Le dernier roman d’Amir Gutfreund, mort en 2015, y parvient avec la légèreté d’une très sûre maîtrise de l’entremêlement du récit et de ses différentes périodes. Pour ceux qui ne connaissent pas encore Gutfreund, il faut découvrir dans, Les gens indispensables ne meurent jamais, la douce amertume de son humour et les manières dont il incarne les ombres portées des disparus de la Shoah. Dans Sous le signe du corbeau, la Shoah est comme absente pour ne pas dire visible par une oblitération si déclarée qu’elle en devient patente. Elle ressurgit dans une très belle image. Dana, superbe personnage féminin aux failles si défensives, à la si attachante propension déclarée à une inaptitude au bonheur, retrouve des photos gardées par le père du narrateur. Elle couvre ses disparus de légende fantaisiste. Les démons de la mémoire fonctionnent comme ils peuvent. Le narrateur les divertit par de peu utiles connaissances encyclopédiques et une façon phénoménale de remplir n’importe quelle grille de mots-croisés. Le début de l’histoire, comment pourrait-il en être autrement, c’est quand cette mémoire s’effrite.

Le narrateur est d’ailleurs parasité par cette mémoire qui apparaît très précisément dans ses dérivatifs. Le narrateur apparaît de plus en plus hanté par la perte de son père. Il en dit assez peu mais prétend en prendre en charge ses douleurs. Le premier disparu qui hante ce roman toujours plus drôle que mélancolique (mais l’un ne va pas sans l’autre chez Gutfreund) est l’oncle Elie. Un mercenaire disparu en Afrique. Le narrateur prétendra le retrouver. Surtout dans sa seconde partie, Sous le signe du corbeau mélange les genres, le tragique toujours sous-jacent apparaît dans un burlesque où le rire est, comme disait l’autre, la politesse du désespoir. La scène du suicide qui ne dit pas son nom par piqûre d’un vaccin apte à partir sur les traces de son oncle Elie serait un exemple parfait de ce risible au centre de toutes les failles du personnage.

Mais l’absence, comme pour dépasser toutes celles trop personnelles, prend sans cesse d’autres visages.  Sous le signe du corbeau est aussi un roman d’amour, comprendre une mise en mémoire qui s’enclenche quand c’est trop tard. Dana quitte le narrateur, son souvenir entrecoupera sa quête d’une autre disparue. Une jeune fille manque à l’appel. Pour combler cette absence à lui-même le narrateur partira à sa poursuite. Au point, n’en disons pas trop, d’en faire une torture. En attente de son destin, comme dans le rattrapage d’une société qui va trop vite (le narrateur a été évincé d’une société de high-tech et ne comprends plus cette folle course au progrès), devient apprenti détective privé. Prendre en charge les disparitions d’autrui pour à la fois taire et laisser apparaître les nôtres, un autre nom de la littérature.

Finissons comme nous avons commencé : en soulignant à quel point Sous le signe du corbeau parvient à rendre compte, au passage, de la société israélienne. Le frère du narrateur, Elie comme son oncle, porte cette ambition, cet étrange désir de reconnaissance au génie qu’il prête à son frère. Soulignons aussi, le rôle des ultra-orthodoxes dans la disparition de la jeune fille. On apprend soudain que sa mère est arabe, avec de bonnes excuses le soutien des ultra-orthodoxes s’efface. Un autre personnage, discret, vient clore ce panorama : Giora, le frère aîné vit dans un kibboutz, retranché derrière l’économie des idées et son intransigeance. Une autre forme de disparition ? Ou sans doute plutôt une façon de continuer, malgré tout, à avancer sur le fil qui nous tient lieu d’existence.



Un grand merci aux éditions Gallimar pour l’envoi de ce roman.

Sous le signe du corbeau (trad : Katherine Werchowski, 302 pages, 22 euros)

Un commentaire sur « Sous le signe du corbeau Amir Gutfreund »

  1. Merci pour la découverte

    Je note l’auteur , ce titre et « les gens indispensables ne meurent jamais »

    Entre « féroce humour » et « douce amertume » cela pourrait me plaire …

    J’aime

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