Aventures d’un jeune homme John Dos Passos

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Quelle est la place d’un destin individuel au sein d’un désir d’un bouleversement collectif, quel rôle la vérité peut-elle jouer dans l’élaboration, ou son espoir, d’une société nouvelle ? À partir de ces questions, des désillusions qu’elles font naître, John Dos Passos tisse une fresque de la gauche américaine, une réflexion sur ce qu’est la démocratie, donc le peuple, dans les années 30. Aventures d’un jeune homme raconte le destin d’un homme broyé par l’orthodoxie du Partie avec une implacable objectivité dans la description.

On pourrait commencer par le dénouement afin d’en saluer la grande lucidité historique. Dans sa première traduction américaine, Aventures d’un jeune homme date de 1939. Il me semble qu’à cette époque, peu d’auteurs, surtout de « gauche », soulignait l’importance de l’URSS dans la guerre d’Espagne, la place de choix que son dogmatisme a dans la déroute de ce qui reste, à mes yeux, un très beau moment d’insurection collective. Je pense même qu’il fallut à John Dos Passos un certain courage politique, probablement née d’une implication personnelle très forte, pour mettre en lumière le rôle de l’accusation de déviationnisme , pire de trotskysme, pour faire capoter un mouvement au nom d’un intérêt supérieur, collectif. Comprendre en droite ligne venue du Parti Communiste Russe. Désolé pour le lecteur s’il se sent un peu perdu par cette sémantique que l’on oserait croire d’un autre siècle si la gauche révolutionnaire n’était encore en proie à cette passion de la dissension comme si le pire ennemi était celui qui pensait quasiment comme vous. Dans Aventures d’un jeune homme l’insulte de socialo-fascite fuse et revient sans cesse. Glenn le narrateur en sera attifé pour avoir oser révéler le montant exact que lui rapporte ses conférences pour le soutien de mineurs qui malgré toutes ces belles paroles crèvent en prison.

si nous sommes incapables de surmonter un préjugé stupide ayant trait à l’utilisation des matières grasses, comment nous prendrions-nous pour passer outre lorsqu’il s’agit de préjugés, infiniment plus important, ayant trait à la propriété privée.

Le très grand charme d’Aventures d’un jeune homme, outre la façon dont il nous plonge dans une époque (avec cette grande neutralité de ton, nous y reviendrons, Dos Passos parvient à évoquer la répression d’une grève d’employés mexicain, de celle des mineurs ou de la guerre d’Espagne) est la façon dont le heurt entre l’intime et le collectif s’incarne. L’attrait puissant de ce roman est de ne pas abandonner son ambition de totalité. Comme le dira Glenn, puisqu’« il les aimait, tous ces salauds-là », Dos Passos veut observer « toutes les races d’hommes et toutes les classes sociales. » Glenn est issu de la petite-bourgeoisie intellectuel, son destin d’ailleurs bascule quand à la place du jeu des gendarmes et des voleurs, un de ces camarades propose de jouer aux rouges contre les blancs. Aventures d’un jeune homme parvient alors à décrire les différentes couches sociales impactés par ce prurit d’un nouveau monde. La bourgeoisie éclairée et autres intellos de gauche seront les premières proies d’une satire plutôt acide. En empathie sans aucun doute tant l’auteur savait, sans doute, appartenir à ce milieu et qu’il y a sinon de l’obscénité du moins un peu de ridicule que de se vouloir appartenir à la classe laborieuse quand, à tout moment, on peut en sortir. « Ces bourgeois émancipés dont les idées constituent le plus sûr soutien du capitalisme pourrissant » restent pourtant un point d’attrait pour Glenn. Avec une indéniable modernité, l’once d’ironie semble aussi y appartenir, Dos Passos fait de Marice, la femme du prof de fac qui ramène Glenn à New-York, l’incarnation de ce « libéralisme bourgeois » qui se passionnent pour les conversations sur la sexualité. Mention spéciale à ce psychanalyse qui opère une brève incursion pour psychanalyser la sexualité des mineurs. Héros traditionnel, naïf et effacé, d’un roman d’initiation, Glenn est pourtant obsédé par ces questions qui hantent ces amours malheureuses pour les femmes de ces camarades. Là encore, Dos Passos en fait un prétexte pour un portrait pluriel d’un engagement politique où l’individu jamais ne parvient tout à fait à s’effacer.

Nous devons essayer avant tout de mener, nous aussi, une vie naturelle, humaine, avant de faire la leçon aux autres.

Au fond, c’est aussi ce malheur individuel qui pousse Glenn à l’engagement clandestin. Dos Passos se fait alors dénonciateur. La fin du roman est porté par une logique implacable. Glenn s’engage, croise des individus, il faudra les trahir aux noms d’une fin que, comme le souligne, l’auteur personne ne verra. Tout le roman parvient à laisser entendre des moments collectifs dans une sorte d’aveuglement individuel. Personne ne voit vraiment la portée collective de ces actes quand il doit faire face à la misère, quand il doit affronter ceux qui l’utilisent pour leur carrière politique. À ce titre, la guerre d’Espagne est un cheminement aveugle, une difficile traversée de la frontière et pas grand-chose d’autre hormis son dénouement tragique. John Dos Passos intercale entre chaque partie de son roman (elles dessinent de jolies ellipses) une sorte de prose quasi lyrique, presque prophétique ou tout au moins en écho à Walt WhitmanDans le dernier il précise joliment que le peuple, c’est avant tout vous et moi, « chacun de nos concitoyens torturés. » En ce sens, en dépit de l’amertume parfois de ces désillusions, Aventures d’un jeune homme est un grand roman populaire.



Un grand merci à L’imaginaire Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Aventures d’un jeune homme (trad : Mathilde Camhi, 444 pages, 12 euros 80)

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