Jamais d’autre que toi Rupert Thomson

9782330128609

Histoire d’un effacement plein d’images, itinéraire d’une femme, Claude Cahun, qui refusa toute appartenance, par le portrait qu’en dresse sa compagne de toute une vie. Avec une prose à la fois très renseignée et d’une grande limpidité pour rendre le contexte, Rupert Thomson retrace le parcours de cette photographe et autrice, de ses malaises et de ses résistances. Avec humilité et délicatesse, Jamais d’autre que toi rend aussi hommage au soutien indéfectible, au regard privilégié de sa compagne.

Dans sa simplicité, dans son aisance assez linéaire, la lecture de ce roman est plaisante. Jamais d’autre que toi parvient en tout instant à préserver le mystère magnétique qu’est la figure éminemment inspirante de Claude Cahun. Son nom vous est peut-être vaguement familier, elle fut, pour moi, la photographe du flottement, du jeu sur les identités sexuelles. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il faut exprimer une réserve sur ce roman. Loin de moi l’idée de vouloir jouer le spécialiste effarouchée ou de placer éhontément un peu de promotion pour mon essai sur Crevel (Crevel, cénotaphe, toujours à découvrir ici) mais les rares pages sur ce dernier m’ont fait, comme on dit, bondir. Claude Cahun et Marcel Moore ou plutôt Lucie Schowb et Suzanne Malherbe quitte Nantes pour Paris. Jamais d’autre que toi se perd alors dans un fracas étourdissant de noms, de rencontres, de proximité profonde avec ceux qui furent l’essence de l’époque : Michaux, Desnos, Breton et Crevel donc. En quelques pages, Rupert Thomson lui règle son compte. Tout d’un coup, l’entreprise historique du roman m’a presque semblé vaciller. Il s’appuie tout le long dans une exactitude historique telle qu’elle peut s’emparer des instants creux, recrée les sentiments et l’ensemble majoritaire des moments où nous vivons sans la moindre conscience de notre histoire. Pour Crevel pourtant, le portrait sonne creux, un ramassis de ragots, de visions préconçues un peu stupides sinon fausses. On le dit drogué, sans doute le fut-il sporadiquement par désir d’oubli, par ce dégoût surtout contre toutes les soumissions crées par les dépendances qu’il décrit avec tant de lucidité dans ses pages. On le dit fragile psychologiquement et l’auteur colporte alors cette rumeur dégueulasse : la preuve, il papillonne entre les hommes et les femmes, s’égare dans des relations d’un soir. Il est hanté par le suicide de son père et sa mère l’aurait mené le voir pendu alors qu’il avait quatorze ans. Légende colporté par Crevel lui-même pour s’en amuser, s’en défaire. Il aurait adhérer au Parti Communiste (faux) et serait un dévot du surréalisme (partiellement faux) où l’homosexualité serait envisagé, au mieux avec dégoût (ça… !). Je ne veux en aucun cas me transmuer en thuriféraire de la mémoire de Crevel, affirmer la joie profonde exprimée dans sa vie et son œuvre. Il me semble pourtant, à travers cette vision hâtive, que Rupert Thomson passe à côté d’une vraie camaraderie, presque d’une fraternité entre Crevel et Cahun. Un dernier exemple : l’auteur relate que Crevel venait très souvent avec Mopsa et oublie de souligner la relation à trois qu’il entretenait avec elle et son amant et la drogue certes aussi. Qui mieux que Claude Cahun aurait pu le comprendre, qui mieux que lui entendait son obsession du suicide ? Passons. Soulignons plutôt les très justes, sans appuyer dresser de la fatigue de Michaux, de cette détestation de lui-même qu’il partageait avec Claude Cahun.

Elle disait que les photographies que nous prenions ensemble avaient des rêves pour origines. Les photographies étaient des rêves. Des tentatives de saisir ou de décoder son moi versatile et fluctuant. Tentatives irréalisables, en d’autres termes, car à l’instant même où cliquait le déclencheur elle commençait à se transformer en quelqu’un d’autre. Quelque chose d’autre. Michaux lui avait dit un jour que le moi n’était pas une, mais beaucoup de choses. Rien n’était fixe, ni stable. Être, c’était devenir. Il aimait affirmer qu’il avait des moi multiples piégés dans son corps.

 Pour rendre le mystère et tous les états de basculements, d’incertitude non seulement de genre mais du Moi si bien saisi dans les textes et photos de Claude Cahun, Jamais d’autre que moi prend le parti d’une reconstitution linéaire, fidèle. Et ça marche. Rupert Thomson parvient ainsi à ne rien nous cacher des souffrances de Claude Cahun, de son obsession pour une folie redoutée car sa mère en fut frappé, le roman parvient aussi, sans jouer sur le pathos, à donner des images de sa tentative continue de disparaître dont la photographie serait ainsi le medium privilégié. « Il n’y a pas ici de quoi me retenir. » Au quotidien, le roman nous le montre, Claude Cahun souffrait de ce que l’on pourrait nommer des troubles alimentaires, de ces sortes de dégoût de soi, d’isolement et de séparation que Jamais d’autre que toi exprime sans faux-semblants. Une difficulté d’être pour paraphraser Cocteau qui peut-être rend encore plus admirable la personnalité de Claude Cahun. Mais, où le roman vraiment, n’ayons pas peur des mots émeut ces dans le regard que Suzanne porte sur elle. « Je ne sens que j’existe que si tu me regardes. » Rupert Thomson parvient à restituer la sauvegarde de ce regard que Suzanne posera toute sa vie sur celle qui fut sa maîtresse. Le roman sert aussi à montrer la possibilité d’une autre vie. Il emplit ici son rôle historique. Jamais les deux femmes ne purent vivre leurs amours librement. À Nantes, leur couple aurait pu se solder par l’internement de Claude. Il survit par un de ses hasards qui les fit demi-sœur. Très fidèle à la réalité, Jamais d’autre que toi devient alors une ode à la fidélité. Derrière la précision et les renseignements, à décrire une vie partagée durant quarante ans, Rupert Thomson souligne que le mystère perdure. Au-delà des codes, dans une forme de très belle résistance, à prendre à bras le corps malaise et joie dont se nourrit toute existence, Jamais d’autre que toi dessine une très belle histoire d’amour. Une magnifique façon surtout de (re)découvrir Claude Cahun.



Un grand merci aux éditions Actes Sud pour l’envoi de ce roman.

Jamais d’autre que toi (trad : Christine Le Bœuf, 310 pages, 22 euros 80)

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