Somerland Raymond Penblanc

 

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Sombre prose de l’enfermement, récit torturé d’un insulaire bagne pour enfants mais surtout échappées imaginaires en écho à une cavale réelle, Somerland emprunte au récit d’aventure pour poursuivre une plongée dans une psyché dont Raymond Penblanc sait nous rendre mouvements et hantises, obsessions et amoureuses révélations.

On pourrait commencer par aborder ainsi l’œuvre de Raymond Penblanc : sa lecture  me semble constamment interroger sur le lieu où l’auteur veut nous amener, sur le sens que l’on pourrait tirer, sans doute pour se rassurer, ou inventer de ses allégories aux allures de contes macabres. Dans Les trois jours du chat, l’auteur faisait signe vers ce manque comme, il m’avait alors semblé, un point de bascule refusé au lecteur. Je crois que nous retrouvons un peu de ceci dans Somerland, interprétons-le comme un refus de la parabole. Il paraît par exemple assez incertain de faire de récit quasi concentrationnaire, ce conte de haute adolescence, une allégorie politique. Nous ne sommes pas ici dans La fiction Ouest de Thierry Decottignies où la situation d’enfermement, ses travaux de Sisyphe, servaient à interroger notre fascination pour les camps réduits peu ou prou à des parcs d’attractions pour lecteurs avides de sensations fortes.  Nous n’avons rien de cela dans Somerland. Sans que cette absence ne soit un défaut : au fond, un récit qui ne se laisse pas aller au commentaire et ne se laisse pas réduire à une interprétation suscite nécessairement un trouble, un plaisir de lecture. Je l’avais déjà souligné pour Les trois jours du chat, le style de Raymond Penblanc atteint à une perfection sonore assez impressionnante. D’autant que ce travail au « gueuloir » dont se réclame l’auteur (il s’agit de cette technique développée par Flaubert de faire l’essai de chacune de ses phrases en les déclamant pour mieux en goûter équilibre et échos sonores) parvient non pas à se faire oublier mais servir son objet : donner à voir, sentir et toucher, un enfermement dans la souffrance et la torture. Donnons-en seulement deux exemples qui, je ne sais trop pourquoi me frappe : « enveloppés de nuit terrestre, l’angoisse de ce qui nous menace l’un et l’autre nous oppresse » et « On a fini de ramper, on n’aura plus jamais peur des monstres et des fantômes. »

Outre qu’on a des sosies de part le monde, je peux ressembler à un de mes devanciers, puisqu’on a été conçu sur le même modèle, qu’on nous inflige la même destinée.

Somerland se joue alors de ses modèles. Le plus évident étant le récit d’initiation qui devient ici de revendiquer une identité en propre. Le narrateur se trouve enfermé dans une manière de bagne pour enfant. Il s’agit alors de le priver de toute individualité. Le récit s’appuie alors sur la recherche d’une absence d’issu. On explore des souterrains, on s’invente des amours. L’auteur s’appuie lui sur le déjà-dit des romans d’évasion qui sont, in fine, toujours des contes de claustration. Références dès lors au Comte de Monte-Cristo comme à Sa majesté des mouches. L’espace insulaire, dans sa manière de laisser en permanence ouvert la nécessité d’une échappatoire, m’a toujours fasciné comme l’incarnation même de la littérature. Jamais trop loin du continent, de la vie ordinaire de ceux qui ne se soumettent pas à une réclusion plus ou moins volontaire, séparée pour être l’endroit de l’invention d’un ailleurs. Nous pensons ici à toute la portée politique et littéraire que Lutz Seiler a su à Kruso, sa relecture de Robinson Crusoé. Le narrateur invente, lui, son individuation dans la dissociation de ses camarades de captivités. En dépit de l’horreur, de l’attention de l’auteur pour capter les images d’une violence malgré tout fascinante, Somerland peint cette différenciation comme une perspective de bonheur. Une question de couleur, une attention aux cieux et à ses perspectives changeantes que nous retrouvions déjà dans Les trois jours du Chat. Je ne connais pas le reste de la production de Raymond Penblanc mais je pressens une inquiétante familiarité entre ses protagonistes. Une reconnaissance qui, je crois, ne va pas sans un certain sourire. L’auteur évoque, un instant, et au futur comme les rêves qui nous permettent d’échapper au présent, une identification à l’animal. Il rature celle avec un chat comme par allusion à son livre précédent et propose alors celle à un chien.

Si Somerland échappe au commentaire de sa propre intrigue c’est aussi par sa façon de se tenir toujours à hauteur des obsessions de ses personnages. Le narrateur développe une sorte de fixation mammaire, un déni surtout des trop faciles explications psychologiques. Raymond Penblanc nous en donne des images dans un flux à la lettre maritime. Flux et reflux que l’on tente d’endiguer, qu’on colmate suspendu au vide comme le fait, hors de toute oppression, le narrateur dans l’espoir qu’on le remonte.



Un grand merci aux éditions Lunatique pour l’envoi de ce livre.

Somerland (202 pages, 20 euros)

2 commentaires sur « Somerland Raymond Penblanc »

  1. « L’espace insulaire comme l’incarnation de la littérature ». De même la forêt des contes, de même la grotte préhistorique. Enfermement / refuge, et désir du dehors, rêve de liberté.

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