En grève

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En solidarité avec la manif du 17 décembre, je republie ma nouvelle sur une colère qui vient de loin

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Suzanne

 

Cinq heures trente, je lève le rideau pour accueillir la rumeur du monde. J’ai appris à aimer les rituels mal réveillés de mes petits-matins. Impression de devancer l’information quand je dispose les journaux sur les présentoirs avant d’ouvrir.

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Quand même, je ne m’attendais pas à voir l’actualité se dérouler juste devant ma porte. À parcourir, avec mon premier café, les titres, je n’ai pas à prendre parti. L’occupation de l’école juste en face m’invite avec insistance à me sentir concernée. Je sens bien que je devrais en penser autre chose que de me féliciter de l’afflux bienvenu d’instits.

Elles me saluent et me demandent, avec une politesse pressée, s’il n’est pas trop tôt pour un café. Je n’ai pas le cœur de refuser. Depuis le temps qu’elles m’expliquent pourquoi elles font grève, ou seulement parce qu’elles tentent de rendre mon gosse moins con que sa mère, je peux bien ouvrir plus tôt.

L’instant piaffe d’impatience. J’envie leur illusion de l’imminence de l’événement. Elles m’aident à renverser les chaises et à replacer les tables. Pour un peu ça me rappellerait l’excitation de ma première ouverture. La peur que personne ne vienne, que mes gestes n’affrontent que le vide. Et puis la joie déjà lasse de servir mon premier rosé. Découvert, André, mon premier client régulier, qui ne devrait pas tarder. Il aura bien un jeu de mots débiles pour résumer la situation. Écluser et se barrer avec une certaine sympathie qui n’engage à rien. Jamais été sûre que ce soit un modèle à suivre.

Pas bien grave, tant de chose à faire. Paraître occupé est l’obligation première d’une patronne de bar. Le lien social faut surtout l’encaisser. Quatre cafés, trois crèmes et deux thés. Mes maîtresses n’interrompent par leur discussion quand je dépose leur commande. Paraît que la mairie leur a coupé eau et électricité. Selon celle qui parle le plus fort, la maire soutenait pourtant le mouvement.

« On est tous sur le même bateau, on va tous se prendre les restrictions budgétaires en pleine gueule. Il sera plus temps de réagir quand y’aura plus de service public. Des contractuels partout pour que rien ne marche et qu’on puisse “réformer”. Faut vraiment être con pour pas comprendre que ça veut dire supprimer. »

Elle est bien gentille la brave dame mais en attendant le service public et ses grèves à répétition c’est mes impôts qui les payent. Moi, je crois qu’elle devrait plutôt soutenir ceux qu’ont enfin décidé de gueuler contre toutes les taxes qu’on balance sur les petits comme moi. Si ça continue, moi aussi je vais mettre un gilet jaune sur la lunette avant de ma bagnole. On me verra un peu plus quand je pars, de nuit, au turbin et quand j’en reviens, de nuit aussi.

Ça me ressemble pas d’être aussi méchante. Mais, si la meneuse est un peu véhémente, ses collègues le lui rappellent, elle n’a sans doute pas tout à fait tort. Je me suis laissée contaminer par la colère qui gronde partout. J’entends bien qu’elle va péter, que ça va pas être beau à voir. La morosité laisse place à la rancœur. On picole autant, on se plaint plus. Une parole libérée qui connaît les solutions. Les autres doivent payer, maintenant. Que tous ceux qui viennent pas au bistro, connaissent pas le prix d’un petit noir, les fins de mois où on peut même pas se payer ce semblant de lien social, soient taxés à mort, pendus pour leur fraude fiscale.

Pas le temps de réfléchir, il est trop tôt pour que l’afflux de mes clients, presse, clopes et cafés, discutent de cette connerie de « grand débat. » Pourtant, pas même six heures et j’entends déjà les gens gueuler à propos d’entourloupes, des banquiers qui nous chient à la gueule, des puissants qui nous crèvent les yeux, des violences policières.

Le silence se fait sur ces dernières paroles. J’encaisse un Ouest-France et contemple, comme tous le monde dans mon bar, le groupe de flic qui vient d’entrer. Avec un commissariat à deux rues, leur présence, passagère, ne paraît d’habitude pas si pesante. Quand je m’approche pour les servir, je n’en reconnais aucun. Le chef a d’ordinaire un mot aimable. Il doit penser, à venir de temps à autre, s’intégrer dans la vie du quartier. On se côtoie au moins un peu.

Aujourd’hui, toute cette bande est diablement jeune. Uniformément rasés et baraqués, tendus mais sans le moindre enthousiasme. Je perçois dans le silence dans lequel ils boivent leur café une lassitude de mauvaises augures. Maintenant qu’elle se tait, je repense à ce que gueulait l’instit : les seuls fonctionnaires qui survivront, avec des conditions de travail dégradées faut pas déconner, seront ceux qui font taire les autres.

Quand j’y repense, le reste de la matinée a filé comme une absence à soi. Beaucoup plus de monde que d’habitude : malgré ce qu’on croit, les grèves sont pas mauvaises pour le commerce. Surtout ici, loin du centre-ville où les manifestations, pas seulement les samedis, se multiplient. Du coup, les bistrots de là-bas doivent avoir appris à réagir au soudain envahissement de détonations, à l’irrespirable odeur de lacrymogènes, à cette atmosphère de guerre-civile que je ne voyais que comme des images dont la télé nous matraque. Même si je les regarde pas trop, on s’y habitue et je m’attends presque à lire des bandeaux m’expliquer la scène.

Le bruit démentiel se dissipe. Pas la sidération qu’il suscite. On cause partout des « grenades de désencerclement », franchement, ça fout les boules. Je me précipite pour descendre le rideau de fer pour protéger mes clients, quasiment tous mes réguliers plus plusieurs visages familiers, venus chercher un refuge dans mon bar-tabac.

Dehors, le spectacle me désole. Sous le gaz, les flics matraquent des formes couchées qui se tiennent entre elles pour passivement résister. Je reconnais mes instits et les flics que j’ai servi le matin. Au loin, des pneus s’éteignent sous le déluge d’un canon à eau qui, d’ici peu, va balayer ces maîtresses comme la barricade dressée devant l’entrée où flotte encore la banderole. Sans trop savoir pourquoi, je m’attarde à y lire le slogan : « Occupation des écoles avant vente définitive. » Alors que je m’interroge, du regard une des instits m’implore du regard pour que je lui offre l’hospitalité. J’ai jamais refusé une cliente, même avec un peu de sang sur le visage.

2

Bérénice

J’avais beau savoir que ça allait se passer comme ça, je n’en reviens toujours pas. Les coups, les gaz et l’échec n’effacent pourtant pas la certitude que nous ne pouvions pas faire autrement. Des semaines de grèves perlées, de manifestations devant l’Inspection Académique, d’AG où les parents d’élèves ne venaient pas, ont nécessité de passer à l’offensive.

À un moment, il ne faut pas rentrer dans le jeu de l’ennemi : on lui laisse les actions symboliques et les représentations médiatiques. À l’hypocrisie du « en même temps » qui lui sert de pensée complexe, préférer une pensée simple : ils veulent supprimer les services publics occupons-les pour qu’ils soient obligés de nous y déloger. Bon, je m’attendais pas qu’il le fasse avec l’« humanité » dont ils font preuve pour les reconduites à la frontière ou pour réprimer du gilet jaune.

Là, couchée par terre avant d’avoir le temps de sortir nos cadenas pour nous attacher ensemble, gazée, j’ai l’impression de revenir aux pires heures de Sarkozy, celles où en tant qu’instit, femme de gauche, engagée dans la défense de la culture et du bien commun, je me sentais en permanence la cible de ses politiques. Difficile de ne pas croire que tout se barre de plus en plus en couilles.

Je ne vois plus rien, des souvenirs seulement. À se demander pourquoi je vois une partie de ma vie défiler devant moi. Amusant, pour ainsi dire, tant ses souvenirs convergent vers une vision militante de moi-même. Tout le reste s’efface comme si les manifs, les blocus universitaires, les AG avaient été seulement des intermittences de mon existence. Je m’étonne de ne voir aucun visage aimé. Plus je tente de les convoquer et plus ce sont des gueules de militants, de mecs surtout que je croise sporadiquement depuis des années. Navrée à chaque fois de voir à quel point leur action politique semble avoir été conçue, dès le début, pour se faire une place au soleil. Ces cons-là ont réussi à donner une légitimité à leur paternalisme donneur de leçons.

Mon amertume elle-même ne me paraît d’ailleurs plus si justifiée. Rien qu’un sale goût dans la bouche. À moins que ce ne soit, soudain, la certitude de lutter nous aussi pour des petites ambitions personnelles qui nous tiennent debout. Dès la première réunion avec les parents d’élèves, pour planquer leur inaction, ils ont su me le reprocher à demi-mots : je me battrais contre cette réforme uniquement parce qu’elle va supprimer mon poste de directrice d’école. Moi, je leur laisse. S’ils avaient la moindre idée des emmerdes qui vont avec… Une cohorte de soucis, des tombereaux de responsabilités et on se fait gazer pour ne pas les déléguer.

Cette première réunion aurait dû m’aider à comprendre que ça allait finir ainsi : une confrontation de points de vue irréconciliables, l’affrontement déjà. Un lourd passif d’accord mais rien je crois ne m’empêchera d’être révoltée par les dissensions qui séparent des avis au fond similaires. Rien ne peut rester dans cet état de dégradation concertée qu’ils n’osent même plus appelé gestion managériale.

Heureusement, il m’arrive d’oublier que la politique, surtout dans une petite ville de la proche banlieue d’une métropole de moyenne importance, se réduit trop souvent à une question d’égo. Quand je l’ai revu, je l’évitais jusqu’alors, j’ai trouvé belle la colère du représentant élu des parents d’élèves. Il parlait aussi bien que lorsque je l’ai séduit par mon silence faussement attentif. Un écart entre adultes mariés, un peu trop d’alcool à la buvette le soir de la fête de l’école.

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Désormais, s’il devait m’en rester une seule image, ce serait son acharnement à poursuivre nos rencontres, la pénombre d’une voiture dans laquelle on se rhabille, son empressement à s’écouter parler plutôt qu’à me satisfaire. Aucune culpabilité de ma part, ma seule rancune est qu’il ait tout fait capoter en se sachant pas passer à autre chose. Intrigue et allusions, cabale et coups bas. Et le voilà associer avec des ennemis objectifs. Je me souviens surtout de ma tristesse de ne pas l’entendre interrompre cette sociale-traître de dentiste nous demander, avec l’aplomb qu’elle doit mettre à dire que ça va pas faire mal ou empocher (sur le dos de la Sécu) ses factures exorbitantes, où était marqué dans la loi que le remplacement du directeur d’école par un proviseur de collège allait supprimer des postes ; où était-ce inscrit dans le marbre que l’éducation nationale allait avoir recours massivement à des contractuels ? Instrumentaliser des idiots utiles finit toujours par vous retomber sur la gueule.

Peut-être que j’accorde trop d’importance à ma pauvre petite personne. Le samedi suivant, dans le grand amphi de la fac de droit (que de souvenir quand j’ai vu qu’un E avait été, une fois de plus, ajouté à sa dénomination officielle pour coller à sa réalité politique), les parents d’élèves ne se pressaient pas. Pas besoin de tensions personnelles pour que les gens ne se bougent pas tant que leur statut n’est pas directement mis en cause. Encore une fois, je n’échappe pas à cette remarque inutilement acerbe.

À ce moment-là, j’étais presque guillerette, amusée en tout cas par ce graf, unique lumière dans cet univers grisâtre de couloirs, dont la formule résume bien notre impasse écologique : « moins de banquiers ; plus de banquise. » Ici aussi ça craquelle. Les restrictions budgétaires délabrent le décor bien davantage que les occupations en réaction à une sélection de classes à l’entrée de l’Université ou à l’augmentation, phase de test avant de la généraliser et de privatiser les facs, des droits d’inscriptions pour les étudiants étrangers.

À m’y revoir, me revient toute la pureté de l’exaltation des occupations dont il ne reste que des initiales : LMD, CPE. L’envahissement du jargon bureaucratique surtout. Mon agacement a peut-être commencé ici Peu de présence étudiante, il me semble résignés. Pour un peu, je verrais dans la trajectoire de mon militantisme l’aveu d’un échec sans cesse repoussé. Au moins nous sommes nombreux à le partager, à résister encore contre la fatalité d’une absence d’alternative. Le néo-libéralisme, « ni de droite ni de gauche », ne parvient pas tout à fait à nous imposer sa vision de la réalité. Un autre monde est possible, t’en souviens-tu ?

Ça, les souvenirs font salle comble, pas de problème. Salutations chaleureuses aux camarades, signes de tête aux collègues et autres grévistes dissidentes. Je me sens flatter, admettons, de me voir bombarder chef du bureau. Responsabilité piégée comme n’importe laquelle en période de grève générale. Déjà, une collègue narquoise conteste mon autorité. Faut bien une cheffe. Autant qu’elle ait de l’ascendant et de l’expérience.

La limpidité de mon souvenir ne tient pourtant pas à cette évidence. Un surplus plutôt de visages du passé, des gestuelles inchangées dans leurs exhortations comme si tout complotait pour me ramener au temps où on y croyait vraiment. Maintenant, je ne parviens à y voir autre chose qu’un vague remord, un ensemble d’occasions manquées.

De tous ces mouvements, en ai-je raté un seul ?, je revois les parades amoureuses, je m’attriste de voir que leurs auteurs, mieux installés, semblent les répéter. Lui, avec son petit chapeau, zonait déjà dans des études de socio qu’il ne parvenait à mener à terme, il occupait déjà de vagues responsabilités dans un syndicat méridional. Il a gardé sa façon d’expliquer le monde à de petites minettes pour mieux les foutres dans son pieux. L’autre, un petit qui pérore, est-ce qu’il continue à commencer toutes ses phrases par « nous au SCALP » ?

Tout près de moi, des sirènes retentissent, des flics passent douloureusement à côté de moi. Je ne préfère pas entendre leur phrase, quelque chose avec « on l’a loupé, fout lui les menottes… » Je n’entends rien d’autre que mes souvenirs envahissants quand ils virent à la rancœur. Des accusations personnelles pour ne pas voir le ratage. Je suis blessée et estourbi, l’occupation ne va pas tenir. Au moins, me voilà en train de me sacrifier pour ce mouvement.

3

Héloise

Je n’entends plus rien à l’extrême violence de cette soudaine répression policière. Pas le temps de comprendre, à peine celui de m’enfuir. Avant de chercher un abri, l’expression hallali s’est, curieusement, imposée.

Putain de panique.

Le moment où l’on se rend compte que notre occupation ne tient pas, qu’il est hors de question que nous puissions nous approprier ces locaux où nous passons, au bas mot, neuf heures par jour. Le reste du temps nous nous y préparons, pensons en boucle à ses locaux vétustes qu’on apprend presque à aimer malgré leurs toits qui fuient et autres incarnations du délabrement dans lequel, délibérément, est laissée l’Éducation Nationale.

Genre, il reste encore des trucs à péter, genre on va se pourrir un peu plus le quotidien

En même temps, vu que pour eux, refonder une école de la confiance, c’est envoyer les flics brutaliser celles qui, jour après jour, tentent de la fabriquer leur école de la république à la con, tout détruire est peut-être devenu, par la grâce de leur langage dénué de sens, la seule façon de réformer.

Comment me suis-je laissée embarquer dans cette galère ?

Peut-être par la sensation d’une immense régression. J’y ai repensé après et, avec mon compagnon, j’ai trouvé l’élément déclencheur de cette prise de conscience. Une conversation avec un père d’élève m’a fait prendre conscience que, même sans m’impliquer dans la contestation, mon métier suscite d’hideuses hostilités. À la sortie de l’école, lui que je n’ai pas vu depuis les quatre ans que sa fille est dans notre école, se pointe pour se plaindre des grèves à répétition. Mon erreur fut de vouloir discuter avec celui qui n’était venu que pour m’asséner son discours. Me dire, en me regardant en face, qu’il faut laisser leur chance aux jeunes, que des vacataires sous payés et non qualifiés pourront se former sur le tas, moi aussi je ne suis pas vraiment formé et que la seule solution serait réclamer d’être mieux payé comme ça le métier attirerait davantage. Déjà que j’étais certaine que l’on obtiendrait que dalle, lutter pour ce genre de connard ne m’a pas paru absurde mais soudain déraisonnablement urgent.

Au fond, je le vois avec mes yeux qui pleurent sous les assauts de la lacrymo, peut-être suis-je moi aussi endoctrinée. Ma directrice porte le mouvement avec une force communicative. La première à se coucher face au flic pour défendre une autre pédagogie visiblement menacée. La première à se prendre les coups aussi. Je l’entends crier, la vois tenter de se lever et se tenir l’œil. Des images trop vues pour n’en pas saisir immédiatement la portée meurtrière. Je ne prends pas le temps d’identifier le tireur, juste le réflexe de prendre mon téléphone pour filmer. Première excuse pour me reculer. Savoir aussi que ma directrice aurait voulu que sa blessure, sérieuse putain, serve la cause.

Chaque grève est devenue une guerre de l’image.

Les flics, ceux avec qui on a pratiquement bu un café tout à l’heure, le savent aussi. Ils se dirigent vers moi. C’est au moins ce que je tente de me faire croire quand je vois la buraliste qui contemple la scène. J’implore son secours, elle accepte. D’un geste imperceptible elle m’invite à la suivre sous son rideau de fer.

Un silence assourdissant et compatissant m’accueille. Personne ne sait comment réagir à l’intrusion de la guérilla dans nos quotidiens paisibles. La paix pourtant, je pense, n’est qu’un vague souvenir depuis qu’on s’est mis à buter des dessinateurs. On me tend un torchon mouillé, je comprends que je continue à pleurer. Lacrymo mais surtout soudain la certitude que je transmettrais à mes enfants une nostalgie bêbête pour le temps d’avant l’état d’urgence.

Il m’en aurait fallu du temps pour que le trop-plein déborde. Je marche à l’aveugle, plus consciente quand même que je ne l’ai jamais été : il faut garder une trace de la banalisation de cette violence. La bistrotière paraît partager cette urgence. Elle me guide. Je saigne, elle doit me soigner et je dois, moi, continuer à filmer.

« Les gaulois réfractaires » font parfois preuve de cette solidarité d’instinct. Sans sans doute le savoir elle-même, la tenancière m’accompagne dans le petit studio, « sans destination jusqu’à aujourd’hui » au-dessus du bar. La fenêtre surplombe la place de l’école. Pour une fois, je ne la trouve presque pas laide. Je repense à une proposition, peu suivie, de ma directrice. Selon elle, la grève devrait aussi être une façon de sortir les lieux de leur fonctionnalité impersonnelle. Une école de la confiance ce serait avant tout porter un autre regard sur l’école : restaurer joie et enthousiasme qui, jour après jour, animent malgré tout les collègues.

Facile à dire vu ce que, en bas, ils se prennent sur la gueule. D’ici, la scène n’a rien de confus, elle semblerait répondre à un dessein d’ensemble. Accident, mon cul ! Les mouvements policiers sont indéniablement coordonnés : ils ont visé le point névralgique, l’ont abattu, et maintenant se déploient à partir de ma directrice toujours couchée au sol.

Je tente de zoomer sur elle, je voudrais saisir une image de son craintif repli en position fœtale. Hormis la patente non assistance à personnage en danger pour mon plus grand dégoût mon image grossie montre que certains d’entre eux, sûrs de n’être pas vus, lui refile un insidieux coup de tatane crantée dans les côtes. Quand je pense que ce matin on se disait en riant que les CRS aussi ont peut-être eu le droit à la refondation de leur métier dans une merdique police de la confiance.

Le dernier va lui porter secours. Je le crois un instant. Il la retourne sans ménagement, lui passe les menottes et continue son mouvement pour encercler mes collègues qui se replient derrière le portail. Tout le monde sait qu’il ne ferme pas.

Ils le défoncent pourtant, dans un seul mouvement, au bélier.

Même si ce n’est pas très logique, je comprends pourquoi d’instinct mes collègues se réfugient dans les bâtiments. Se retrouver sur un terrain connu, continuer à croire que l’école est un sanctuaire, qu’il faut une autorisation du directeur d’établissement pour que les forces de l’ordre pénètrent dans un établissement scolaire. Une autre chimère qui s’écroule, bruyamment car une grenade de désencerclement est immédiatement lancée pour empêcher un nouveau regroupement.

Tardive sommation d’une voix dans un mégaphone : « pour des raisons de sécurités, le bâtiment doit être évacué » Par peur d’être exécuté comme des terroristes lors d’une prise d’otages (la comparaison est abusive mais nous en sommes-là je crois) mes collègues obtempèrent immédiatement. Elles sont dispersées à coups de matraque. Un flic libère la directrice et profite de l’abri de nos pauvres barricades. Le canon à eau arrose tout ça, comme pour effacer la moindre trace. Paraît qu’il foute des résidus de bidoches dans la flotte. Ma directrice, fervente vegane, parvient à clopiner hors du champ d’action, derrière les camions de CRS. La scène est clôturée, je m’interroge sur le coût de cette intervention inutile en période de restriction budgétaire.

4

Suzanne

Pourtant fort mouvementée, ma journée va se finir comme elle a commencé : entourée de maîtresse qui piaillent. Elles sont juste un peu trempées dans la chaleur de ce début de printemps. Peu différentes de n’importe lequel de mes clients, elles refont le match. Elles tentent parfois de me faire participer à la mise en récit de leur légitime indignation.

Trop de clients assoiffés, d’acheteurs pressés des clopes de dix-neuf heures pour que ma version des faits intègrent leur communiqué de presse. Il faut réagir vite, imposer son récit avant que le gouvernement l’intègre dans sa propagande et l’invisibilise ne cesse de répéter la seule à avoir été touchée d’une vilaine blessure à l’œil.

Un coquard du plus bel effet se dessine déjà. Quand j’apporte une nouvelle tournée de bières, elle semble en tirer une certaine fierté. Une de ses collègues se moque assez cruellement : ton déguisement de pasionaria est maintenant complet. Je ne suis pas sûr de tout comprendre mais quand je repars, je trouve qu’elle incarne, cheveux en bataille et regard hallucinée, la révoltée. Aisance et assurance, tout le monde doit l’écouter mais, même au comptoir, j’entends les conflits sous-jacents qui ressurgissent.

Ça aurait été bien qu’elles se mettent d’accord. Plus la situation se calme, plus la présence policière devient un mauvais rêve, plus la place de chacune s’élargit. Moi, j’ai rien vu donc je ne saurais dire. C’est ça précisément qu’aucune d’entre elles ne parvient à admettre. La seule qui est tout vu se tait. Comme souvent je songe de retour à mon comptoir et aux bravades de mes clients. Je sais écouter d’une oreille et acquiescer, sans être d’accord.

Moi je l’aime bien celle qui se tait, son silence narquois semble une façon de ne pas se mettre en avant. On la presse de partager sa vidéo, de la mettre en ligne à chaud. Elle renâcle et, d’après ce que j’entends, un débat débute sur son exemplarité prise en défaut par la publication de cette vidéo. La future loi prévoit, si j’ai bien compris, une sorte de devoir de réserve. La directrice, remontée, ne cesse de le répéter : faut qu’on ouvre notre gueule tant que l’on peut.

Franchement, je sais pas si on peut pister une vidéo, surtout par manque de temps. J’ai failli proposer de le faire mais j’ai dû servir une tournée de Ricard. Avoir ainsi le temps de comprendre qu’elles se rengorgent de cette interdiction potentielle. Après tout, pour moi des profs, puisque je n’en connais aucun, ça vivote pas mal en vase clos. Peut-être suis-je victime du discours télévisuel, mais un enseignant vit dans un monde à part, un peu loin de la réalité des autres gens. Je me reprends : personne ne mérite d’être confronté à une réalité crue plus vraie car plus violente. Pourtant, c’est l’apport du dehors qui sort le petit groupe d’instit de l’impasse.

Longtemps que je n’avais pas fait une aussi grosse journée, longtemps que son irréalité agitée ne m’avait à ce point rattrapée. Un grand groupe rejoint mes révoltées blessées. Des parents d’élèves, je le comprends en même temps que je perçois l’enthousiasme de ce que je me surprends, avec une certaine pertinence faut croire, à nommer soulèvement.

Je me sens, faut bien le dire, moi aussi transportée de me sentir au cœur de l’événement, d’assister un instant à un effacement des tensions. Cette réconciliation bienvenue c’est l’artiste du coin qui l’apporte avec sa gouaille désinvolte. Il passe presque tous les matins, très absorbé par son travail, boire un café et feuilleté du bout des yeux notre feuille de choux local. Il repasse le soir avec ses gosses. Souvent, je me dis qu’il a la belle vie, parfois j’envie sa capacité d’écoute. Il a même réussi à me faire parler de moi…

Des alternatives existent affirme-t-il d’emblée. On a toute besoin de l’entendre. Il parle de peer tube, de convergence des luttes en se servant de celle pour la neutralité du net pour préserver son anonymat. S’il le dit.

En tout cas, tout s’accélère dans cette certitude partagée d’être, vu derrière mon comptoir, en train d’assister au début de quelque chose. Les téléphones ne cessent de vibrer d’incessantes notifications, les réseaux sociaux tapageurs s’emparent de l’affaire, les clients et les commandes affluent, les journaleux débarquent. Je veille à ce qu’ils aient en plein cadre mon enseigne. Deux heures plus tard, toujours dans le jus, l’apparition du ministre de l’intérieur et de l’éducation, pourtant au sommet de leur art de la langue de bois, est célébrée comme une victoire. Nouvelle tournée générale. Exclamation et satisfecit : devant le bandeau qui tourne en boucle sur les chaînes d’info continu : violence policière, un nouveau seuil a été franchi.

Des occupations en soutien s’organisent, de nouveaux appels à manifester, l’espoir à nouveau que cette loi ne soit pas adoptée.

Pas le temps de saisir toutes les réactions en chaîne, trop de commandes pour savoir si l’exaltation ne s’alimente pas elle-même. On verra bien ce qu’il en reste demain. Même si ce n’est que l’impression qu’il est désormais impossible de faire comme si rien ne s’était passé, c’est déjà énorme. Je suis moins sûre, comme ne cesse de le répéter notre virevoltant artiste, que la réalité de ce qui vient de se passer ne pourra plus être couvert par la propagande mensongère d’un État assassin. Tout ce que je sais, c’est que celle qui s’est réfugiée dans mon bar a continué à y trouver sa place. Vers vingt heures, elle est passée derrière le bar pour très efficacement me seconder.

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