Les Sœurs de Blackwater Alyson Hagy

LeVieuxJardinAW+

Le récit et ses rédemptions ; ses trahisons, ses maigres et indéniables sauvegardes. Dans une prose à la beauté aussi heurtée que le futur de repli, de magie et de manipulations, décrits dans Les sœurs de Blackwater, Alyson Hagy offre une très acérée réflexion sur le langage et ses cohortes de culpabilités. Un très jolis romans dont l’aspect dystopique sert surtout de révélateur aux mythes primordiaux que ce récit réactive.

Réflecteur, qui sait, d’une inquiétude née d’une époque troublée, sans être un grand spécialiste, il me semble que la littérature actuelle ne parvient à envisager son passé qu’en le distordant en de sombres dystopies où facilement se devinent les impasses du moment. Sans vouloir paraître trop définitif, il me semble particulièrement bienvenue qu’une littérature féminine s’empare de cette tentative de dire autrement l’angoisse du présent. À l’instar du très beau Brûlées d’Ariana Caslternau, il pourrait paraître que les voix féminines de la dystopie soient plus sombres, moins naïf ou en tout cas moins saturées de ce romantisme adolescent qui entache, je trouve, encore une partie de la science-fiction. Les sœurs de Blackwater nous plonge dans une Amérique survivaliste, assez proche de celles de la conquête de l’Ouest dont Alyson Hagy a la très bonne idée de ne susciter aucun des pesants mythes viriles. Elle montre ainsi à quel point la survie est un retour, un retrait sur son passé compris précisément comme l’expression de ce qui ne passe pas.

Alyson Hagy parvient admirablement à déjouer les discours attendus. À peine donc un récit de science-fiction, cette histoire qui se déroule après guerre et épidémie met surtout en jeu cette altération de la réalité que serait le langage. Avec plus de simplicité, avec même une violente évidence, Les sœurs de Blackwater met en scène cette malédiction du langage dont Ben Marcus dans L’alphabet de flammes faisait déjà une pandémie. Alyson Hagie sait surprendre son lecteur. Nous n’aurons pas une apologie bêtifiante des pouvoirs du langage, d’une mise en mots salvatrice. Dans ces régions dévastées, quelque part au cœur de l’Amérique, une femme a conservé le pouvoir de rédiger des lettres. Un homme vient à sa rencontre pour lui demander d’exprimer sa culpabilité. Les sociétés, depuis toujours, fonctionnent sur ce système de don contre-don. Les sœurs de Blackwarter conserve un peu de ce pouvoir, de cet espoir de ce qui, même muet, ne se tait jamais tout à fait et que l’on pourrait nommer littérature. En son sens le plus exigent : une parole qui ne se contente pas de l’immédiateté d’un langage prétendument spontanément référentiel. Occultation et révélation, on ne saura par exemple peu de la teneur exacte de la lettre, pour ne pas dire le sort, rédigé pour Hendricks. Juste les différentes versions de la réalité qu’affrontent toujours une mise en mots. Les sœurs de Blackwater prend toute sa valeur comme révélateur des secrets et des non-dits mis en jeu dans toute écriture.

L’écrivaine, sorcière des temps futurs, ne l’est qu’en affrontant ce don par défaut. Antagonisme et doublure de soi, deuil sororale et volonté de consoler ce passé qui ne passe pas. Elle a une sœur, morte d’avoir offert sa compassion, en partie par sa faute. Portrait en creux d’une disparue pour exorciser celle qui ose prendre la parole, reprendre le flambeau dans la culpabilité d’être une survivante. Des épisodes reviennent, l’enfer des femmes est éclairé sous ses pires aspects. Seule façon, n’en doutons pas, d’en révéler la beauté. Alyson Hagy parvient, comme dans une respiration, à montrer l’éclat jamais terni du désir, de ce corps qui continue à exister. Dans ses dernières parties, comme pour mieux pénétrer le territoire de la fiction, le récit bascule dans l’hallucination, la fuite éperdue et douloureuse. On doit en conserver la beauté inquiète, à l’image du style si sec et vif de l’autrice, plein de collisions, de phrases dont les clausules surprennent et suspendent. Alyson Hagy parvient à nous communiquer une irréalité matérielle, tragique dans elle est hantée par la fatalité mais aussi la beauté des ressorts traumatiques de ses personnages. Tous, lentement, au milieu de ce récit de violence et d’abandon, d’initiation sans rédemption, dévoilent leurs similaires failles, toutes les dissimulations de leurs douleurs. La romancière le fait dans une construction où le rythme et sa tension l’emporte. Notons que son aisance stylistique, sa simplicité tendue, lui permettent de ne jamais verser dans le commentaire ou la métaphore. Alyson Hagy offre ici une très belle mise à nu de la permanence de notre besoin de pardon.



Un grand merci aux éditions Zulma pour l’envoi de ce roman qui ouvre admirablement la rentrée littéraire de l’hiver 2020

Les sœurs de Blackwater ( trad David Fauquemberg, 226 pages, 21 euros 50)

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