La fille de l’Espagnole Karina Sainz Borgo

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Dédoublement et dystopie. Dans un Venezuela apocalyptique, aux prises avec les héritiers d’une révolution qui a viré à la guérilla civile, dans une projection où peur et panique tiennent lieu de vérité, La fille de l’Espagnole livre une réflexion sur la filiation, l’invention de soi et les pertes qui président à ces reconstructions. Entre présent invivable et réminiscences troubles, Karina Sainz Borgo plonge dans un huis-clos étouffant et existentiel.

Ce premier roman communique d’emblée un malaise lié, en partie seulement, à l’altération temporelle à laquelle il se livre. Avant de vous parler, très vite, D‘une machine comme moi de Ian McEwan et après avoir aperçu une option féminine dans la dystopie grâce à l’excellent Les sœurs de Blackwater d’Alyson Hagy, on observe une première tendance dans les parutions contemporaines : une distorsion de notre présent afin de souligner tout ce que l’époque a, ou aurait, d’invivable. Une manière, pour moi, de me demander si toute littérature n’est pas dystopique. Si un roman n’impose pas sa temporalité propre il ne présente qu’un intérêt très circonstanciel. La littérature comme réponse à notre panique primitive de l’écoulement du temps impose, en une insatisfaisante réponse, une autre appréhension des instants. Elle déforme alors nécessairement notre présent, en donne une autre image, plus irréductible peut-être. Dans l’assurance de son point de vue, dans son aisance stylistique, La fille de l’Espagnole restitue ce trouble qui devrait l’emporter dans nos tentations de figer le présent. Aussi peu que je puisse en parler vu mes connaissances du sujet, la situation politique au Venezuela, ses retombées sur la population, semblent pour le moins sans issu. Pourtant, loin d’être un spécialiste ou d’avoir même un regard éclairé sur la question, j’ose croire que l’expérience chaviste, voire ses difficiles continuités sous Maduro, ne sont pas entièrement à rejeter. L’espoir malgré tout d’inventer une autre politique. Passons. La fille de l’Espagnole interroge dans tout son déroulement implacable sur le jugement politique porté par l’autrice sur son propre pays. Cette ambivalence est d’ailleurs l’aspect le plus réussi de ce premier roman. Son imitation de science-fiction se garde bien de virer au fastidieux apologue, à la dénonciation facile. Au cœur du roman, de sa temporalité propre, La fille de l’Espagnole parvient à rendre compte de ce qui aurait pu être. Un autre rapport à la réalité qui sait ne parvenir à en rendre que la perte, cet exil qui fait que nous sommes toujours quelqu’un d’autre que celui ayant vécu nos plus chers souvenirs. L’autrice parle d’ailleurs d’une exigence plus littéraire que testimoniale.

Ça bouge. Ça tremble. C’est vrai et ça ne l’est pas, tu comprends ? Ça existe et ça n’existe pas… Ça va et ça vient.

L’enfermement de la narratrice décrit d’emblée l’horreur de la répression d’une guerre civile, de ses pénuries et des profiteurs. Enlèvements et disparitions, répression et milice hors de tout contrôle. Pour en rendre toute l’horreur Karina Sainz Borgo opte pour un intime frappant. Un resserrement du point de vue pleine de touchantes réminiscences, de fantômes et de deuil. On peut alors se demander si la dystopie ne va pas sans dédoublement. Persécuté par les Fils de la Révolution, la narratrice enterre sa mère comme si elle inhumait ainsi son dernier lien avec le dehors. Cette femme sans enfant vivait à l’ombre de sa mère, comme son prolongement dans une série de possibles dont elle ne sait pas trop quoi faire, dans cette dystopie donc qui serait notre vie propre. Sans lourde insistance, dans une construction discrète des souvenirs, La fille de l’Espagnole dessine le récit d’amour porté aux fantômes : celui du père, du militaire exécuté dont la photo la séduit, de son mari mort en reportage et sans doute aussi de ce fantôme qu’elle deviendra pour s’échapper de l’impasse de son pays « où tout le monde était fait de quelqu’un d’autre. » Éclat mélancolique des souvenirs comme un très lent adieu à celle qu’elle a été.

Vivre, un miracle que je ne parviens pas encore à comprendre et qui nous mord avidement avec les crocs de la culpabilité.

De l’autre côté de l’océan ou de l’autre côté de la cloison, la narratrice s’invente une ultime doublure. Gardons-nous d’en révéler l’identité pour seulement souligner comment Karina Sainz Borgo en fait une doublure de son travail de romancière. On peint une identité fictive, on lui invente un passé, des souvenirs à partir des cartes postales et, soudain, on découvre d’étonnantes similitudes entre ces deux destins. Il serait alors trop facile de reconnaître l’autrice dans son personnage. Encore que. Cela serait aussi malaisé que de penser qu’elle ne parle que du Venezuela ou que les pertes de son personnage ne nous touchent pas, tous.



Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

La fille de l’Espagnole (trad : Stéphanie Decante, 235 pages, 20 euros)

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