Le répondeur Luc Blanvillain

Le-répondeur-–-Luc-Blanvillain

Imiter la réalité revient-il à l’altérer, répondre à la place d’autrui autorise t-il à s’immiscer dans sa vie, à croire pouvoir l’améliorer ? Dans ce roman élégant, doté d’une écriture aussi discrète que distanciée, Luc Blanvillain imagine un imitateur employé pour affronter la « vraie vie » d’un écrivain. Dans les virevoltes d’une plaisante intrigue, Le répondeur interroge les méandres et réseaux de la création, ses modèles et ses impasses et parvient surtout à mettre à nu failles et émotions de ses personnages.

Un des premiers attraits de ce roman si plaisant est l’atmosphère savamment surannée qui s’y instaure par le style singulier de Luc Blanvillain. Une assurée simplicité, un travail certain sur l’évidence et ses rythmes et, parfois, des antépositions ou des périodes de phrases comme des pastiches de cette élégance littéraire dévitalisée, comme pour mettre à l’écart émotions et sentiments, dont Le répondeur imite l’irréalité et la nécessité. Un Paris saisi dans son irréalité, son confort oublieux, y apparaît tel un arrière-plan à peine esquissé et toujours étonnamment incarné. Luc Blanvillain présente deux personnages en miroir, pour ainsi dire en quête de leur vie réel. Sa précision et son sens du détail (tout ce que dévore Baptiste en quête de formes ou le tressaillement pour évoquer le plaisir d’une liaison ancienne) interviennent ironiquement ou peu s’en faut. Le contre-poids de l’époque pour ainsi dire. Le roman tout entier s’en tient légèrement à l’écart, dans la certitude de seulement ainsi pouvoir mieux la décrire. Baptiste vivote de ses velléités de devenir imitateur. Notons cette très belle idée : s’approprier une voix arriverait dans la fixation d’une image mentale, la captation sans doute fausse de l’essence d’un être plus qu’une « forme d’imaginaire sonore synesthésique. » Le peu de succès de Baptise s’explique par le fait qu’il ne reproduise que des voix démodées. Un décalage temporel qui frappe aussi le roman. La plus grande réussite de l’imitateur est la voix de Gide. Sans doute une ombre tutélaire dans ce roman de pastiches en quête de ferveur pour employer un terme gidien. Ou pour s’approcher encore de l’univers de cet auteur, on peut entendre ce roman, comme le tableau dont il est le modèle et qui rendre Baptiste célèbre, « un faux assumé. L’essence de la mimesis. »

C’était un fragment de passé, une fenêtre temporelle, une suspension momentanée de l’irréversible.

Un détachement léger, une distance à son objet dont la réalité n’est qu’une imitation n’empêche pas Luc Blanvillain de moquer les réseaux comme lieux primordial de la création. Jeu d’influence et renvoi d’ascenseur, portrait acide, lucide, d’un journaliste pas aussi creux qu’on ne le croit. Dénonciation entendue mais jamais inutile. On cause bien sûr d’internet, du nombre d’étoile sur Babelio pour évaluer la célébrité de ce Chozène que Baptise sera chargé d’imiter pour répondre au téléphone. Une très belle idée qui ne déplairait pas à Javier Marias : notre identité tient-elle à notre intonation, peut-on se faire démasquer pour l’emploi d’un prénom, ou le non-respect des silences pesants dans lequel s’est réfugié l’écrivain. Trop occupé à écrire sa lettre au père, celui-ci s’abandonne dangereusement, totalement, au vertige de la vie par procuration. Son imitateur, à force de s’immiscer dans sa vie et de faire les choix que l’écrivain n’a jamais su faire, finit par lui ressembler dans l’illusion de pouvoir manipuler son histoire. Baptiste tombe amoureux de la fille de Chozène. Celle-ci fera de lui, l’imitateur, sa muse. Le jeu de miroir se dévore lui-même. Luc Blanvillain a la bonne idée de ne pas se laisser rattraper par la gratuité de son dispositif. Les sentiments s’interposent, la filiation (entre père et fils et, en regard, entre père et fille) rappelle la souffrance et ses fêlures. Chozène pense pouvoir parler à son père à travers son roman ; son imitateur pense imposer une réconciliation. La fatalité les rattrape. Toujours plus léger que mes commentaires, Le répondeur en joue dans une très belle construction, celle d’un art du roman qui ne boude pas son plaisir. Une façon aussi de ne pas insister sur la mise en abyme, de garder pour le dénouement cette interprétation présente dans tout le livre : écrire un roman serait se parler tout seul, imiter des voix pour voir où ça mène de précipiter des altérations, de prétendues améliorations dans la vie d’autrui.



Un grand merci à Quidam pour ce roman caméléon.

Le répondeur (253 pages, 20 euros)

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