Une machine comme moi Ian McEwan

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Dilemmes moraux machinistes ou quand un androïd, dans un rétro-futur, découvre l’amour, les casuistiques de la justice. Ian McEwan signe ici un roman renseigné, habile à se projeter dans un futur dont il comprend les distorsions en les plaçant dans un passé, 1982, dont il saisit les continuités. Une machine comme moi se révèle alors une œuvre politique qui interroge finement nos choix éthiques et qui surtout souligne les dédoublements et dystopies crées par chacun de nos choix.

Le roman reste un laboratoire de tous les savoirs. Ian McEwan éprouve visiblement une dilection particulière pour le domaine de la science et surtout pour les choix éthiques auxquels elle nous renvoie. Nous pensons ici à SolaireIan McEwan appartient à ces écrivains pour qui, je pense, le roman se construit sur une préoccupation extérieure, une forme nouvelle apte à varier leur œuvre. Il fait dès lors preuve d’une très grande capacité de vulgarisation. Miracle de sa prose toujours parfaitement limpide, avec cette élégance de ne pas se laisser aller à des effets de style, il parvient à nous faire comprendre les déductions mathématiques et robotiques d’Alan Turing dans un monde où il aurait survécu. Pas une mince affaire que de rendre compte du deep learning (cette capacité qu’aurait les machines de se perfectionner toutes seules en engrangeant des données) et du fait que sa dystopie repose, si j’ai bien compris, sur ce principe mathématique d’une grande abstraction : le calcul parviendrait à résoudre a posteriori des équations a priori irrésolues. Les machines, des robots à visages humains pourraient dès lors projeter le résultat d’un acte avant qu’il ne soit commis. Depuis Philip K Dick, la science-fiction s’est emparé de la question de la prédiction possibles de nos actes. Une machine comme moi propose plutôt une réflexion éminemment morale. Le lecteur peut d’ailleurs un poil regretter cette surcharge de sens. Avouons que la partie politique est loin de m’avoir passionné à l’exception de la défaite anglaise dans les Malouines qui lance la fiction.

Voulons-nous que nos nouveaux amis acceptent le chagrin et la douleur comme faisant partie de l’essence de l’existence ? Que se passera-t-il quand nous leur demanderons de nous aider à combattre l’injustice ?

Pour Ian McEwan, la dystopie est essentiellement une mise en pratique d’épineux problèmes éthiques. Ils sont d’ailleurs passionnants, peut-être aussi amenés d’une façon un rien mécanique. Une machine comme moi n’en propose pas moins une captivante spéculation sur notre humanité à laquelle elle tend un miroir faillible. La condition de l’homme est de composer avec ses défaites, de transmuer ses imperfections, d’apprendre même à les aimer, à en inventer des complexités, des distinctions aléatoires. Le romancier le souligne avec raison, la seule chose que les machines ne sauraient reproduire ce sont nos pieux et nécessaires mensonges, l’hypocrisie policée de nos sociabilités. Le roman sert à mettre en scène la part non-cartésienne de nos comportements, ce résidu d’irrationnel cher à Tolstoï. On peut d’ailleurs penser que nous l’inventons. Une machine comme moi s’interroge sur le langage qu’emploierait une intelligence parfaite, faite seulement de logiques et de probabilités. Dans cette optique mathématique, le langage serait « ni un problème à résoudre ni une machine à résoudre le problème. » Ian McEwan semble savoir que le fond du langage gît une irréductible tristesse. Beaucoup de ces robots trouvent le monde humain incompréhensible, désespérant, se sabordent et se suicident. Le robot acquis par Charlie, puis dont la personnalité sera construite avec Miranda, cherche dans l’expression artistique une forme d’issu à l’amour qu’il porte à Miranda. La seule chose susceptible de rendre ce monde vaguement vivable. Une machine comme lui, ayant pris connaissance de l’intégralité de la littérature mondiale, ne pourrait d’après elle composer que des haïku, des poèmes où la sensibilité se rétracte.

Nous regardons en arrière, et nous nous émerveillons du talent avec lequel les auteurs d’autrefois peignaient leurs propres défauts et tissaient des fictions géniales, voire optimistes, à partir de leurs conflits, de leurs travers monstrueux et de leurs incompréhensions mutuelles.

L’ultime refuge de la pensée humaine serait l’incompréhension. La question centrale d’Une machine comme moi est de savoir ce qui arriverait si l’on confrontait une pensée mécanique à nos arrangements moraux. Au nom de quoi, un robot justifierait nos prises de profits, la terrible injustice qui justifie, ou pour le moins cerne, chacune de nos existences. Charlie demande à son robot de spéculer à sa place. Il enrichit son propriétaire grâce à ce commerce virtuel. Mais son absence de morale, sa prétendue virtualité qui ferait de ces spéculations des crimes sans victime, rattrape Adam ce robot agaçant et touchant. Adam se confronte alors au domaine le plus incompréhensible de l’humanité : l’amour et ses dissimulations. L’aspect sexuel de cette robotique domestique paraît un peu prévisible. Plus intéressant est le problème moral posé par Miranda : peut-on accepter de dénoncer un crime impuni en faisant punir son auteur par un crime qui n’a pas eu lieu ? L’humain oscillera, le robot appliquera des réponses froidement mathématiques.

Tout semblait en hausse : les espoirs et les désespoirs, le malheur, l’ennui et les opportunités. Il y avait davantage de tout. C’était une époque pléthorique.

Fort heureusement, le romancier entoure ces questions morales d’une figuration de l’époque dans ce qu’elle aurait pu devenir. Le monde a changé, la dystopie permet une vision assez claire des années 80, de ce que notre monde est en train de devenir à cause d’un rapport au temps où l’oisiveté se refuse à être penser. La vraie question du roman devient, à travers son héros un peu falot qui se refuse à choisir, ce qui détermine nos personnalités. Des illusions irrationnelles semble nous répondre Ian McEwan. Pour satisfaire son désir démiurge, les possesseurs d’un robot sont invités à régler des paramètres, des échelles de sensibilité. L’expérience seule, le savoir qu’elle permettrait d’engranger paraît à elle seule déterminer la personnalité des robots. L’échec de cette première tentative de substitution tiendrait alors à avoir voulu créer des cerveaux mathématiques à l’image du nôtre. Adam et Miranda finiront par adopter un enfant : leur humanité reviendra dans les choix imparfaits qu’ils commettront, dans ce libre-arbitre pas très rationnel où l’enfant échafaudera ce qu’il prendra, ou acclimatera, comme sa personnalité.



Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman

Une machine comme moi (trad : France Camus-Pichon, 386 pages, 22 euros)

2 commentaires sur « Une machine comme moi Ian McEwan »

  1. Je viens de le finir et je l’ai trouvé enthousiasmant (même si j’aurais bien du mal à en faire un billet aussi bien construit que le tien)

    bon il faut que je lise « solaire » maintenant…

    J’aime

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