La séparation Sophia de Séguin

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Ressassement et sidération de la séparation, sa sincère mise à nu, aussi. Avec un style éblouissant, en constant équilibre avec l’excès, ce journal biaisé, d’une détonante qualité de présents, donne à entendre les vertiges, jouissances et souffrances, corporels. Surtout Sophia de Séguin capture la sauvagerie contemporaine d’une certaine jeunesse, ses exaltations et ses luttes, pied à pied, contre la résignation.

On pourrait partir de ce postulat : un livre aussi parfaitement écrit ne peut susciter qu’un certain agacement. Le sens de la formule ne va pas sans errance, il dérive parfois dans de vaines provocations. La séparation sidère vraiment par son style, son autrice est trop maligne pour ne point faire de son clinquant (pour reprendre un terme d’un article d’En attendant Nadeau) l’essence de son propos. Si ce livre (il ne faudrait pas avoir à écrire : ce premier livre) est si attachant c’est alors par son exposition à la crudité de l’authenticité. L’ombre d’une corne de taureau pour, pas très utilement, paraphraser Leiris, sait n’advenir que par des arrangements. On pense notamment au miroir frémissant de l’érotisme dont La séparation illustre les fulgurations comme autant de tangence à cet instant présent si obstinément poursuivi par cette narratrice hautaine, provocatrice, malheureuse.

je n’aime que ceux qui ont aucun recul, pas de recul sur ce qu’ils font, ni sur ce qu’ils sont : les gens très sûrs d’eux ou sûrs de rien (mais absolument sûrs de rien), les naturels et les impulsifs, les colériques et les déments, je les regarde avec amour. C’est pourquoi je préfère le ridicule des hommes qui enfoncent les portes ouvertes, aux intelligences, aux précautions, raffineries et dentelles, aux craintes et stupeurs des petits-maîtres qui se tiennent au seuil avec des mines, des afféteries et des goûts bien étudiés (comme des valets).

Allons-y franco, donc. Sophia de Séguin ou plutôt sa narratrice dans une identification curieuse, cherche en elle toute la sincérité dont elle est capable. La prose en assume toutes les redites et contradictions. Une certaine beauté alors, un agacement aussi il faut bien le concéder. On a, d’après ce qu’on dit chez les intelligents du monde, les complexes de sa culture. La séparation apparaît à ce titre pour une confession de normalienne comme on disait, dans les années 20 30 de l’autre siècle, pour désigner les romans de Sarte, Bove et Nizan. Il faut en être saturé, l’avoir reçu sans doute comme un héritage assuré, pour se séparer de sa propre culture. Elle contamine quand même la prose. Afin de restituer ses « pensées choisies, nombreuses, belles, cadencées, fulgurantes », Sophia de Séguin use d’une grammaire élégante et distordue comme seule peut l’être celle première, disons classique au sens de Grand Siècle. J’oublie toutes les afféteries universitaires (parataxe ou subsistance du latin dans cet art de décaler le sens des mots dans les phrases ?) pour qualifier la cadence disloquée de ce si beau et brutal style. Reste tout de même la panique primordiale (« j’ai beaucoup plus peur d’être dépossédée, préfère encore, le secret, l’obscurité, les formules.»). La narratrice rencontre Adrien en classe préparatoire, leurs amours se tendent et se tordent à Normal dans un itinéraire tout tracé du sérail. Le « roman » en porte malgré tout la trace. On fait de l’équitation, fixation et complexes se déploient dans le désœuvrement, les paradoxes fleurissent dans la vision dépolitisée qui en découle.

La vérité  d’être à soi-même, dans une relation amoureuse, n’a aucune importance. Ce qui importe, c’est la vérité du rapport, même de deux mensonges, du moment qu’ils se touchent. La vérité à soi-même n’existe que dans la solitude.

On peut le confesser je crois : l’évocation amoureuse, le ressassement des séances de baise, l’épuisement des souvenirs du corps, lasse vaguement. Un soupçon, sans doute, de narcissisme dans ce jeu d’auto-fiction dont la vertu est de s’écrire dans un féminin contemporain, confrontée à l’irréalité de notre époque où le temps se serait approfondi où plus rien n’est vraiment nécessaire, surtout pas les vertiges qui ne consolent ni ne rachètent l’attention et l’inquiétude d’une douloureuse conscience de soi si je puis me permettre d’emprunter les mots de l’autrice. Crudité et recréation, les souvenirs de la sexualité confinent à cette irréalité, à cette quête douloureuse, tigresque et suicidaire, de soi. Maintenir les deux questions qui orientent cette narration d’un soi espéré meilleurs, sincère, solitaire : « Peut-on, vraiment, se consoler du désespoir ? » ou, plus douloureusement simplement, «Peut-être suis-je seulement, bêtement, très romantique.»  Ou seulement le récit d’une jeunesse qui s’enfuit avec pertes et fracas. Tout aussi bien on pourrait nommer cette aspiration la déception de la réalité. La séparation enchante quand elle sort d’elle-même pour arriver à ses évidences, un peu bêtes et sans doute suffisantes qui font l’attrait des écrits intimes. « Les choses sont plus simples quand on les désire seulement. » Mais, dans les mots de l’autrice, soudain la vie fait mentir l’image que l’on se fait d’elle-même, elle ne console pas mais attriste. On continue quand même. On garde la trace, vomissements et cicatrices, de cette souffrance si bien cernée, dans ses répétitions et ses absences d’issu, par Sophia de Séguin.



Un grand merci au Tripode pour l’envoi pour l’envoi de ce journal sauvage.

La séparation (198 pages, 16 euros)

2 commentaires sur « La séparation Sophia de Séguin »

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