Le bal des ombres Joseph O’Connor

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Quel autre en soi-même s’évertue-t-on à vampiriser dans notre monde de représentations ? Dans ce roman plein de rythme et de variations narratives, Joseph O’Connor, avec sa rude sensibilité pour les dingues et leurs souffrances, enchaîne une appréhension fantomatique de récits de dédoublements, de fascination, d’amitié. Dans un  très bel écart à la vérité historique, Le bal des ombres met en scène une invention de soi  travers l’amitié entre Bram Stoker, Henry Irving et Ellen Terry et surtout par une très belle interrogation sur nos désirs de ressemblance.

Ceux qui suivent ce carnet de lecture savent mon attachement à l’œuvre de Joseph O’Connor. Que ce soit par une tragédie intime comme dans Inishowen, ou pour nous approcher du Bal des ombres par le récit de la déchirure d’un groupe de rock dans Maintenant ou jamais ou encore, avec une certaine continuité avec le présent roman, dans un jeu de variations d’une reconstitution de la conquête de l’Ouest dans Redemption Fall l’œuvre de cet immense romancier brille de cette sympathie pour les ivresses des appétits démesurées. Tous ceux qui veulent savoir « ce que ça fait d’être une autre personne. », ceux qui continuent à vouloir que l’on leur raconte des histoires faites pour ça, regarder leur double, contempler ce qu’ils auraient pu être, à envisager notre jumeau maléfique, « cette chose en nous qui nous appelle au meurtre », « parce que parfois c’est éreintant d’être soi. » La trame de ce roman serait un scénario radiophonique. Sans doute totalement retravaillé, le roman n’oublie jamais l’exigence de rythme et d’évidence visuelle imposés par ce support. Une partie de l’attrait des œuvres de Joseph O’Connor reste son attachement au récit, à son pouvoir simple et ancestral : que le lecteur soit happé par une histoire qui ne le concerne pas, qu’il soit touché et ému. Le bal des ombres y parvient parfaitement sans céder jamais à la facilité ou au bon sentiment.

être comédien ce n’est pas faire semblant d’être quelqu’un d’autre, mais trouver l’autre en nous et le mettre en avant.

On pourrait alors dire que Joseph O’Connor se livre à une libre interprétation des personnages historiques dont il s’empare, pour ne pas dire qu’il vampirise. Pour parler de la façon dont son magnifique personnage – présent seulement par sa voix une grande partie du récit – d’Ellen Terry parvient à l’incarnation sur scène, un autre personnage (ce jeu de miroir et de dédoublement étant peut-être le seul apte à saisir l’essence des êtres de représentations que nous sommes) dira d’elle que jamais elle ne cesse d’être elle-même. Derrière chaque rôle, on devine toujours sa personnalité, ses hantises et failles. Un peu facile d’y voir un portrait du romancier. On le reconnaîtrait plus facilement, je crois dans ce décalage, dans ce jeu d’appropriation qui passe par un langage dont on sent qu’il est profondément sien. J’ai senti, parfois, comme une sorte de flottement dans les termes employés avec un anachronisme léger, capable de nous faire comprendre qu’il ne s’agit aucunement pour l’auteur de tendre le leurre d’une reconstitution prétendument fidèle. L’appropriation sera plus fidèle, plus légère aussi. Elle emprunte autant du pastiche que de l’hommage. Joseph O’Connor ne se contente pas de conter une biographie romancée de Bram Stoker. Pour s’approcher de l’auteur de Dracula, Le bal des ombres phagocyte son imaginaire.

Il y a quelque chose de différent, d’indéfinissable, une certaine qualité de lumière, une tristesse, peut-être, une absence qui est présence. Bienvenue dans une absence qui s’appelle Angleterre.

Nous rentrons alors dans le territoire romanesque de Joseph O’Connor. Des personnages, irlandais ça va sans dire mais toujours éloigné de cette catégorisation hâtive, habité par leur obscurité et qui se débatte avec leurs démons.  « Voilà la seule chose qu’on apprend. Nous vivons dans une contrée obscure. » Sous sa plume, Bram Stoker devient un être en pleine identification différencié, hanté par les doubles et par des complexes qui ne trouvent aucune expression. Le roman nous restitue, sans la commenter ni la qualifier psychologiquement, toute l’ambivalence de cet auteur pour qui la reconnaissance ne vient pas, qui écrit des contes fantastiques peu lus. Joseph O’Connor, dans ce qui est sans doute un hommage au roman populaire, nous restitue dans des séries de phrase nominales puissamment descriptives, le climat de Londres de cette époque, une certaine identification aussi avec Jack l’éventreur. Une manière, qui sait, de jeu sur la ressemblance avec son modèle. Joseph O’Connor s’amuse alors d’une certaine ambivalence sexuelle que l’on pourrait prêter à Bram Stocker. Homo-érotisme certes de son œuvre mais surtout un lien très fort avec Henry Irving qui, possiblement, modèlerait ce soupçon d’attraction homosexuelle. Il ne s’agit aucunement de jouer à l’inspecteur biographique, à se repaître de prétendu scandale de pulsions contradictoires. Joseph O’Connor en fait une fiction, un jeu de dédoublement. Henry Irving, acteur étonnant, extravagant, dira d’ailleurs à Stocker : « Tu es mon miroir, l’autre moitié de moi-même. » et surtout  « c’est dans cet espace entre les mots que nous vivons toi et moi.»  Le dédoublement à l’œuvre partout dans cet admirable roman devient alors un miroir de la création ou, pour le dire autrement, comment un écrivain se laisse contaminer par son imaginaire : « c’est pour cela qu’il invente ses mots, pour ne pas avoir à écouter ce qui se passe quand le rideau du silence se lève. »

Affirmer que la plume est plus forte que l’épée, c’est alimenter une fiction, un moyen d’encourager le genre de révolte qui ne change rien à rien.

Brumes du Londres de Jack l’éventreur, éblouissement de la vie théâtrale, le tout sous une très belle lumière fantastique. Une partie des sources d’O’Connor semble être les œuvres de Stocker. Il distille alors une très jolie ombre fantastique, celle de Mina qui hante le théâtre, ce Lyceum dont Stocker est, disons le régisseur. Cet hommage à la fiction fantastique devient alors une façon pour l’auteur de rendre le concret des vies qu’il ressuscite.  Une façon d’envisager aussi la fiction du mariage, le mystère qui lie durablement deux êtres entre eux que ce soit, ici, Stocker ou Irving, ou Stocker et sa femme dont l’auteur fait un personnage admirable, une des premières à se battre pour la reconnaissance des droits d’auteur de son mari. La tonalité fantastique du récit permet alors de rendre nos oscillations entre nos désirs de fictions et de ressemblances et nos attachements à cette autre fiction que serait, selon O’Connor, l’argent. Il faut, in fine, souligner la manière dont Le bal des ombres parvient, comme toutes les autres œuvres du romancier, à une émotion sans faux-semblant, un joli soutien et solidarité qui nous permettrait, aux derniers instants, comme cette suffragette sauvée du lynchage par Ellen

Il lui semblera alors que la vie n’était pas rien, que nous n’étions pas une race de singes et d’éventreurs ; qu’il existait une raison de vouloir demeurer en ce monde.

Sans doute est-ce là l’ombre après laquelle nous courons tous.



Un grand merci aux éditions Rivages pour l’envoi de ce roman.

Le bal des ombres (Carine Chichereau, 463 pages, 23 euros)

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