Johannesburg Fiona Melrose

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Portrait de l’artiste en femme autant que de la ville dans ses antagonismes sociaux et familiaux. La précision de sa polyphonie, sa beauté même à l’instar de l’art délicat du bouquet, l’implacable agencement de son drame font de Johannesburg un roman captivant et sensible. De cette ville de Johannesburg, si violente et si obsédée par le conformisme du mercantile, Fiona Melrose fait l’épicentre des magnifiques faiblesses, ratages qui nous constituent et des refuges qui nous effleurent.

Le surgissement de ce qui subsiste de la  Nature, disons de rétif à la domestication, semble constituer le point aveugle de l’univers romanesque de Fiona Melrose. Dans son beau premier roman, Midwinter, un renard incarnait, pour ainsi dire, les fantômes de tout ce que les protagonistes ne parvenaient pas à se dire. Un symbole juste assez fuyant pour que son interprétation demeure une présence possible. Sous l’ombre tutélaire de Virginia Woolf, Johannesburg se sert des plantes comme point de fuite. Un contact déçu entre les protagonistes, l’existence d’un autre langage qui, bien sûr, ne peut pas être saisi dans la pureté – un peu ridicule, un peu intéressé – de ses intentions. Virginia, dite Gin, revient de New-York pour les quatre-vingts ans de sa mère. Tel un bouquet, délicat et flamboyant, elle concocte une fête pour Neve, sa mère dont la dureté acariâtre apparaît une façon de se préserver une chambre à soi. Peter, avocat paumé d’une saloperie de compagnie minière meurtrière, lui offre des agapanthes en traduction de son encombrant, ridicule et touchant, amour. Les bouquets circulent dans tout ce roman, image, qui sait, de la consolation qu’il se refuse à apporter. Une des forces de ce roman, où le paysage urbain est un personnage à part entière, est de montrer comment fleurs et jardins sont aussi un rempart contre la discrimination sociale, sa violence et ses aveuglements, est que sa polyphonie (il évolue en courtes séquences où les personnages s’effleurent) sert surtout à éclairer différentes strates de la société. Portrait lumineux de September, un ancien mineur, désormais sans abri mais habité par son désir de justice. Description aussi des coulisses, de la vie domestique et de son insupportable domination qui sont, selon, avec raison, Fiona Melrose, le nécessaire contrepoint de cette beauté traquée derrière la tristesse de sa fiction.

Malgré tout ça, la fracture, la douleur, la proximité de la mort, elle eut la confirmation de ce qu’elle avait toujours su : la beauté importe.

Le roman, je crois, doit préserver cette gracile préservation, ne pas perdre de vue que les enthousiasmes ne sont pas que de retrait, qu’ils peuvent provenir d’un engouement collectif. Au prix, sans doute aussi, d’une très grande souffrance. Johannesburg ne nous épargne pas l’âpre dureté du portrait de l’artiste en femme dessiné par le personnage de Virginia. Fiona Melrose fait de la présence, transparente, de Virginia Woolf, une filiation. Gin se prénomme Virginia en mémoire de sa tante Virginia qui écrivait comme on écoute les fantômes, en regardant la mer (on pense d’ailleurs un peu à Estuaire de Lidia Jorge). Ce modèle incarne aussi l’engagement politique, la lutte contre l’apartheid, le goût du scandale mais sans doute aussi et surtout le désir de se trouver une place à soi, une chambre à l’abri de tous, un endroit où se créer. Toutes les femmes de ce récit (elles « portent le fardeau des larmes » qui constituent Johannesburg) y aspirent. Dans son art, Gin y parvient dans un très beau sacrifice, dans cette part de refus et de réticence, de travail même, qu’aurait la liberté. Une volonté de ne pas se soumettre à une identité de genre, une saine incapacité à affronter le quotidien et sa reproduction, à interroger le désir d’enfant un peu facilement montré comment un accomplissement. Toute la finesse de Johannesburg est de laisser entendre, dans les rapports ambivalents de Gin et de Neve, toute la douleur de cette position, toute cette tension qui happe et qui creuse comme « atteinte de cette lassitude existentielle qu’attrapent parfois les gens qui vivent seuls ». Ne pas se contenter d’être (se réduire à « l’inventaire mou d’une vie »), Fiona Melrose en fait une aspiration commune à tous ces personnages et pas seulement un squelettique désir artistique.

Elle voulait que les gens comprennent que, en fonction de leur perspective, de leur point d’entrée dans son monde, ils la verraient soit tout entière, avancer vers l’intégrité et la force, soit en passe de se désintégrer totalement.

Johannesburg est un drame impeccablement tissé. Par une belle unité de temps, la tragédie s’y déploie en une seule journée : tout ce qui sera sauvé (un chien ou une création artistique) sera également perdu. Une tension palpable anime chaque scène vers ce dénouement qui n’aura ni rédemption ni initiation. Un effleurement sans doute : qu’elle soit publique (la mort de Mandela ou la tragique exécution qui précipite la fin) ou intime, la tragédie touche un instant seulement, elle n’a aucune guérison à apporter, peut-être une façon, douloureuse et inquiète comme tout accomplissement, de se sentir à sa place.



Un grand merci à la Table Ronde pour l’envoi de ce roman

Johannesburg (trad : Cécile Arnaud, 308 pages, 23 euros)

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