Le jour où le désert est entré dans la ville Guka Han

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Récits d’étrangeté tant à soi qu’au monde. Cités esseulées, ensablées, visions oniriques, fantômes d’enfance et de basculements. Dans une langue distanciée, étrange étrangère, Guka Han signe une série de nouvelles où l’inquiétude pointe telle une basse sourde comme si chaque récit était la continuité d’un cauchemar, d’un récit commun. Le jour où le désert est entré dans la ville surprend et submerge par la panique au cœur de toutes ses nouvelles saturées de perte, de séparation et de ce flottement inquiet où nous nous sentons être.

L’univers si cohérent de ce premier recueil de nouvelles tient beaucoup, je crois, à la matérialité de la langue de Guka Han. Une sorte de plasticité à la précision fuyante, comme accrochée à des objets sans autre existence que l’obsession qu’ils font naître. Du sable, de la neige, des perles où des flammes. Dans le très bel entretien accordée par l’autrice à DiacritikGuka Han précise la façon dont son « exil » en France la mise en contact avec une langue désensibilisée, cette prose de l’autre, d’un contact avec un basculement dont le sens reste un suspens, « un souvenir vide » comme le révèle la très belle anecdote de l’enveloppe. Une cohérence superficielle entre ces nouvelles tiendrait au récit, aux réminiscences, qui se glissent dans le récit-cadre. Dans la première nouvelle éponyme, la narratrice (et on se demande si ce n’est pas toujours la même personne, homme ou femme, qui raconte ces histoires de pertes, ces images de fugaces retrouvailles) croise un homme qui tente de vendre des enveloppes. Elle en ramasse une après que le don de l’homme à un autre (qui lisait la Bible !) l’ait chassé de la rame. Elle se l’envoie à elle-même. Résumé de ce que pourrait être l’ensemble du Jour où le désert est entré dans la ville : une correspondance avec un soi aboli, perdu, effleuré comme l’enfant sourd, fugueur, amoureux, que nous nous souvenons mal de tous avoir été.

Je me suis dit que cette ville était une ville fantôme et qu’en y séjournant, je prenais le risque de devenir moi-même un fantôme. Puis j’ai aussitôt pensé qu’au fond, j’en étais peut-être un.

L’ombre du devenir fantôme, de notre destinée de revenants, hante ces récits à l’inquiétude délicate. Guka Han y parvient, imperceptiblement, à donner à voir, sentir et entendre, une apocalypse latente, individuelle et collective. Tous les décors de ses nouvelles sont un reflet panique de notre univers mondialisé et dépersonnalisé. Des villes pleines de tours, ensablée dans leur atonie et leur individualisme, des endroits qui nous rappelle nos ici dans un jeu de dérangeant décalage. La seule ville nommé est Luoes, une sorte de reconstruction, onirique ou en exil, de Séoul où a vécu l’autrice. Une reconstruction surtout par cette langue de l’impossible parlé par tous les personnages. « Dans ce paysage indéfini, les mots étaient comme engloutis avant même d’être proférés. » Le style si détonnant de Guka Han, fait d’une simplicité sans appel et parfois d’écho à l’étrangeté comme par une autre construction syntaxique (oserions-nous dire un français de l’exil ?) permet à Le jour où la désert est entré dans la ville de mimer un regard d’outre-tombe. Les personnages semblent tous issus d’un rêve ou, moins inexactement, de l’effort fourni pour en reconstruire les visions. Comme le dit un des personnages « Rester en vie n’est pas toujours la meilleure solution. » Si Guka Han met en scène ce qui pourrait être – elle se garde fort heureusement de préciser la teneur ou le degré de réalité de ses narrateurs et narratrices – la vision que pourrait avoir sur notre monde des fantômes, c’est aussi par la vision des comédies qui nous font habiter notre monde comme si on croyait au rôle que l’on y tient. Il faudrait en ramener quelque chose, laisser subsister l’évidence d’un flocon de neige dans une paume.

Une tristesse primale anime alors ces récits, leur seul secours serait un élargissement dans cette langue où peu à peu advient la privation de sens. L’autrice parle très justement de ce monde de catastrophe, de laissés pour compte, qui serait le reflet le plus exact de l’univers dans lequel nous consentons à vivre. Tous les personnages sont animés d’un refus, un déni de ce monde adulte où la réalité serait édictée une fois pour toute. Notre monde n’a plus de sens, la chose est entendue, Guka Han montre qu’il continue quand même de fantômes continuant à implorer visions et rémanences. Précisément par une privation de sens, quasiment un retour à l’animal comme ce personnage qui ne s’entend plus que mastiquer les croquettes de son chat plus ou moins imaginaire ou cette autre devenue sourde de vouloir entendre seulement la musique de son monde. Nous en sommes là, le vrai cauchemar commence maintenant.



Un grand merci aux éditions Verdier pour l’envoi de ce livre

Le jour où le désert est entré dans la ville (117 pages, 14 euros 50)

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