Ténèbre Paul Kawczak

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Donner corps à l’horreur coloniale, conter sa cosmogonie comme un suicide, une torture érotique, chinoise, une remontée hallucinée du Congo. Dans une prose où la colère se mêle à la fantaisie, ou la réalité la plus renseignée devient magie, Paul Kawczak transmet une obsession du corps, de ses fécondités et de ses absences. Ténèbre devient alors la parfaite incarnation de ce  désir de destruction dessiné par la colonisation.

Premier roman de son auteur, Ténèbre joue admirablement du décalage et de la singularité. Disons une sorte d’écart au pastiche amusé auquel Paul Kawczak se livre avec un plaisir des plus délectables. Jamais le roman ne se laisse prendre à la reconstitution, il souhaite – et parvient autant que je puisse en juger – à donner à ressentir un imaginaire. Quitte à forcer l’anachronisme pour souligner le racisme ordinaire omniprésent chez tous ces hommes lancés moins dans une quête d’ailleurs que dans un eux-mêmes éperdu, souffrant des limites d’une époque pourrie. Tout le talent du romancier est alors de montrer que, comme pour l’horreur, l’apparente caricature est la seule façon d’approcher la réalité de la situation. L’Europe occidentale se partage le corps de l’Afrique, lui impose découpage et sauvages scarifications. À tous ceux qui penseraient (les pauvres) facile l’indignation de Paul Kawczak, il faut renvoyer au Congo de David van Reybrouck. Pierre Claes le personnage dont les obsessions sont au centre de ce réseau de rêves, de peur et de filiation de ce roman est chargé par Léopold II (un chimpanzé dans le roman) de dessiner la cicatrice sanglante qui séparera le Congo des autres terres usurpées. On sait les conséquences. Dans ces premières pages, Ténèbre a un aspect quasi documentaire afin de mimer une saisine de la situation sans doute pas inutile, en tout cas porté par une rapidité et un joli sens du récit. Une aptitude surtout à saisir une atmosphère, une fin de règne en quête d’ailleurs où épuiser la violence de ses fantasmes, la boucherie de leur traduction.

Une haine blanche assoiffée de pays qu’elle haïssait comme sa propre vie, qu’elle haïssait comme on aime, obscène et frissonnante d’excitation.

Avant d’en venir à la joie suppliciante et aux correspondances érotiques qui forment le cœur sanglant de ce roman, soulignons sa capacité à mimer le roman d’aventure. Un imaginaire épuisé des lectures de jeunesses, des harmoniques utopies mêmes. Paul Kawcak s’amuse même de son modèle un peu trop évident. Au cœur des ténèbres, le roman de Conrad est convoqué avec une certaine ironie dans ce roman empli de lumières qui quête, comme le colonel Kurtz, « le secret de l’horreur humaine. » Pour dire cette remontée vers les tréfonds de l’humanité, vers cette sauvagerie première que serait l’ailleurs, le romancier a alors la très belle idée de coller à un imaginaire d’époque, à sa lassitude, à son progrès bannit  telle une bannière faute d’y croire aucunement. « Chaque être y perdait lentement son arrimage verbale, s’étrangeant » . Atteindre au corps de l’horreur serait perdre sa langue (maternelle surtout). Il est alors peu étonnant que Pierre Claes et Xi Xia, le bourreau devin, communique dans un au-delà de la prostitution du langage, leur trouble attraction n’a besoin d’aucun mot menteur. On parlait d’une délicieuse distance, parfois anachronique, ici elle fonctionne parfaitement tant elle permet à l’auteur de partager les obsessions de ses personnages dont douleurs et ridicules insidieusement apparaissent. Disons dans une façon de d’abord montrer l’épuisement des excès du symbolisme. Ténèbre parvient à une très joli incarnation de Verlaine, de l’agonie de Baudelaire. Les dernières lumières d’un espoir poétique dont Paul Kawczak montre surtout les amours perdus. La souffrance en partage, la lourde hérédité dont sera porteur le héros sera celle d’une vraie fascination pour la boucherie. L’ailleurs comme une mise en pratique de ses visions et autres absences.

La médecine, sa première passion, était devenue pour lui une pratique semi-spirituelle, une occasion de scruter les incarnations de la souffrance, une sorte d’art divinatoire pratiqué à même les chairs et les histoires dans lesquelles il cherchait les explications de sa propre souffrance.

Avant d’en imposer une explication possiblement héréditaire, le roman joue très habilement des correspondances entre les obsessions (largement homo-érotiques comme un marqueur d’une époque comme dans Les chants de Maldoror ?) des personnages. On reconnaît alors une des références dont use ironiquement Ténèbre. J’aime l’avoir pressenti dans la menace contenu dans le bleu du ciel. Paul Kawczk évoque très largement le lingchi cette pratique chinoise qui consisterait à torturer un homme en le découpant Georges Bataille avait fait, dans L’expérience intérieure, de la contemplation d’une reproduction de cette pratique « aux limites érotiques et violentes de l’existence » une méthode de méditation. Une façon surtout pour le romancier d’interroger notre fascination pour l’horreur. La souffrance de tous les personnages est mise à nu dans l’absurdité de leur équipée explosive. Une manière de retrouver le récit d’aventure : à moitié mort, Pierre Claes repart, avec son père qui veut le retrouver ou avouer son abandon, non pour dessiner une ligne de partage mais censément pour retrouver son bourreau, le contraindre à finir son amoureux travail. Même employé avec une réserve d’ironie, on peut trouver ce symbole du caractère auto-desctructeur de la colonisation un rien envahissant. On préfère la façon dont l’auteur parvient à faire de tout un corps qu’il faut recouvrir d’une inscription cosmique. Une volonté de totalité qui, bien sûr, correspond à un désir d’anéantissement de soi dont Ténèbre donne à toucher la si humaine pulsion.



Merci aux éditions de la Peuplade pour l’envoi de ce roman

Ténèbre (304 pages, 19 euros)

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