Nous avons les mains rouges Jean Meckert

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La Justice et la veulerie, les principes et leurs arrangements, les suites de la violence et les mots dont on recouvre ses actes. La langue d’une immédiate oralité de Nous avons les mains rouges saisit tous les mouvements de la fatalité qui s’enclenche chez ces anciens maquisards qui ne veulent déposer les armes, se planquent derrière des principes. Attentif au sens des mots, aux creux des discours, Jean Meckert signe un roman très noir en forme de charge implacable contre la mesquinerie, l’horreur de l’époque et la difficulté à s’en extraire.

Dès les premières pages de Nous avons les mains rouges, nous sommes saisis par la justesse du ton. On pourrait presque dire de cette parole à chaud. Le roman paraît en 1947, en plein règlement de compte, reprise en main du pouvoir de ceux qui ne l’avaient jamais abandonné, au cœur de cette période nommé Épuration et qu’il faudrait plutôt appeler difficulté à déposer les armes au nom d’une déception face aux idéaux trahis d’une Libération dont la liberté devient un vil enjeu politicien. Il faut, au passage, relire les très justes pages écrites par André Breton, dans Arcanes 17, sur la perte de la Libération. Jean Meckert, dont il faut absolument découvrir toute l’œuvre, met en scène son époque dans un « roman dur » comme aurait dit Simenon. La première immense qualité de ce roman est son sens inné, fluide, crédible et pour cela travaillé, du dialogue. Il s’agit pour l’auteur de restituer la langue des dépossédés, des gens simples à la pensée par à coup, par fixation aussi dans cette intransigeance qui nous échappe. Sans la moindre hauteur, jamais. Meckert choisit son camps, ce ne sera jamais celui des beaux parleurs plutôt de ceux qui écoutent et, précisément, mettent en dialogue. Face à cette langue orale, cet argot qui encore aujourd’hui touche avec une grande pertinence, Nous avons les mains sales place le débat d’idée. Nous touchons-là à la seconde très surprenante réussite de ce roman : faire un roman profondément moral, polyphonique, dostoïevskien avec des accents d’un tragique proche de celui de Camus, avec le rythme d’un roman noir, la tension dramatique d’un polar et une attention hors de tout jugement à la colère de ses personnages.

L’homme est une espèce bizarre qui veut sa sécurité. Il tue aujourd’hui pour asseoir son demain. Il prostitue sa semaine pour assurer son dimanche. Il peint sa vie en gris ardoise, il invite chacun à venir uriner dessus pour peu qu’on lui promette une vieillesse à coupon de rente.

Ça tape, non ? Mais ce que parvient à mettre en scène Nous avons les mains sales c’est la contamination du langage. Laurent sort de prison, une bagarre déjà que la légitime défense recouvrirait presque, il se laisse embarquer dans la scierie où perdure un maquis dirigé par le verbeux M. d’Essartaut. Il se laisse prendre aux représailles de la violence, à une volonté de ne pas laisser le pays aux veules, aux ploucs et autres profiteurs. Savoir faire tinter les mots serait l’atout de ce personnage charismatique dont nous comprenons les raisons. Le vrai mobile de ce roman admirable, des expéditions sanguinaires que le lecteur ne parvient pas tout à fait à réprouver, est de savoir ce que l’on nomme meurtre. D’une façon délicate, tel quel pour ainsi dire, Meckert parvient à adjoindre le désir (celui outre sexuel de tendresse et de compréhension) au drame qui se noue peu à peu. Nous ne dirons rien du dénouement très sombre du roman juste de sa manière de pointer notre culpabilité.



Merci aux éditions Joëlle Losfeld pour l’envoi de ce roman.

Nous avons les mains rouges (307 pages, 12 euros 80)

3 commentaires sur « Nous avons les mains rouges Jean Meckert »

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