Quand arrive la pénombre Jaume Cabré

CVT_Quand-arrive-la-penombre_7774

Le Mal et sa beauté, des tableaux qu’on pénètre, des meurtres qu’on commet ; treize nouvelles où mettre en majesté les maléfices, les empoisonnements, les vaines vengeances, de la fiction. Avec un plaisir sadien, toujours d’une haute moralité dans son interrogation du comportement humain, Jaume Cabré écrit un recueil de nouvelles comme une variation, avec une preuve parfaite de l’étendue de sa palette, des manières de raconter nos désirs destructeurs. Avec un saisissant humour noir, Quand arrive la pénombre chante les puissances, chthoniennes, de la création.

Dans une note en guise de postface, Jaume Cabré précise qu’il écrit ses nouvelles comme un délassement, un hasardeux intermède dans la longue traversée de ses romans. Même si  on attend avec impatience un nouvel opus de l’ampleur et de la complexité de Confiteor, une saga familiale décentrée et captieuse comme L’ombre de l’eunuque, une plongée perverse dans l’Histoire comme avec Sa seigneurie, il faut saluer la manière dont ce grand auteur fait de la nouvelle un joyau criminel, à l’image de cette beauté perturbée qui circule d’histoire en histoire. De livre en livre aurions-nous envie d’avancer. On pourrait alors le dire ainsi, même si une relecture ne serait pas inutile, Voyage d’hiver, par son motif musical, prenait le vol et l’usurpation comme continuité dans ses récits qui finissaient par créer une sorte de roman. Quand arrive la pénombre assure cette continuité romanesque par le meurtre. Jaume Cabré est trop intelligent pour croire totalement aux coïncidences de nos histoires, à leur poursuite linéaire, à leur explication platement psychologique. Le maître mot de ce recueil très sombre serait alors l’amusement. L’auteur n’ignore aucunement ce qu’il pourrait avoir sinon de pervers au moins de complaisant. Sans doute est-ce pour cela que les premières nouvelles semblent détacher, ne crée pas immédiatement reconnaissance et complaisance avec le lecteur qui croit y reconnaître des thèmes, des reprises, des mots sésames ou des détails (un stylo en argent) comme des apparitions. Non, rien que le Mal dans sa forme la plus pure, la plus éprouvante, la plus absurde aussi. Tout juste remarque-t-on une certaine délocution telle une manière de mettre à distance la substance du récit. Toi, enfant innomé se venge des abus subit dans un pensionnat, on enchaîne sur plusieurs histoires de meurtriers professionnels sans scrupules. Se dessine alors toute la vanité, dans son sens le plus pictural, de ces gestes, de ces moments où la pénombre tombe sur l’obscure psyché humaine. Jaume Cabré s’amuse alors de la fascination du lecteur, et il sait nous attraper le salaud, pour cette progression de la violence et de la perversion. Mais toujours avec cet art consommé de toujours sembler parler d’autre chose, d’emprunter à des discours, pour ne pas dire à de grandes suites narratives, dont se fait ressentir l’épuisement. Insoutenable comment il rend compréhensible les méandres de l’âme humaine, nos capacités à repousser les responsabilités sur autrui. Un pédophile, assassin de jeunes filles veut entrer au Paradis, revenir sur les lieux de son crime (selon cette inévitable convention littéraire dont la nouvelle « Thésée » dénonce la puissance), trouver une explication, un coupable autre que lui-même. Tuer encore même s’il arrive trop tard, même si ce désir de vengeance refermera le recueil sans trop en dire sur la défaillance mentale présente déjà dans Confiteor. Même si les hommes (de là à y voir un plaidoyer féministe…) sont odieux, le pire est qu’il nous ressemble, tous « implorant  peut-être une autre histoire pour sa vie.»

Être le destin de quelqu’un, ce n’était pas un truc à prendre à la rigolade.

Chez Jaume Cabré, dont j’ai lu à ce jour toute la production traduite en français, le lecteur sait attendre l’instant – celui de la pénombre donc – où le dispositif narratif se révélera, où la vanité (dans son point de vue morale) se révélera. Deux nouvelles s’en chargent, là où convergent l’inscription artistique, l’effacement partant des frontières entre fiction et réalité. Le moment où s’impose la pénombre reste celui où l’on croit aux fantômes, ou peut-être on se doit d’admettre que les revenants sont les ombres qui agitent toute fiction. Le meurtre n’intéresse pas entièrement Jaume Cabré (ils ne sont jamais décrits, aucun voyeurisme policier ou facilité d’intrigue à la polar) : comme un point de fuite ce sont plutôt les altérations de ce qui revient, de cette réalité bousculée qui le captive. J’aime assez l’idée qu’il soit impossible de savoir si cette rémanence est inconsciente ou soigneusement construite. Au cœur du récit, au centre du tableau ça va s’en dire, se trouve la très belle nouvelle « Point de fuite » Pour l’auteur, on pourrait penser que les plus belles (la beauté est chez lui une belle saloperie, les amateurs d’art sont tous criminels où cherchent à combler un mal qui les dépasse) disparition sont une absorption dans un tableau. Une fascination qui trouve un geste, une issue à l’image du meurtre pour ainsi dire. Différents personnages se voient littéralement plongés dans La fermière de Millet. Ne vérifions d’ailleurs pas si cette toile est seulement le produit de l’imagination de l’auteur. Tous ces personnages se retrouvent dans « Point de fuite » autour d’un meurtre toujours avec autant de hasard, d’insatisfaction et de ce désir d’autre chose que met en jeu toute l’écriture de Jaume Cabré. Une autre nouvelle s’amuse à nous faire croire pouvoir imposer un sens unitaire à tout ce recueil. Dans la nouvelle « Les mains de Mauk» (dont le vrai titre devrait, pour être un meilleur produit, Défaillance tant c’est ceci qui captive l’auteur, l’instant où rien ne va plus), un écrivain s’imagine en tueur qui empoisonne au hasard, s’improvise démiurge, fait du chantage à son éditeur pour publier son manuscrit. On ne sait jamais si le lecteur est en présence de ce manuscrit ou des suites et autres fâcheuses conséquences auquel il donne lieu. La mise en abyme chez Cabré est toujours à plusieurs niveaux : il confesse ainsi le plaisir à tuer, pour voir ce qu’il en résulte, pour comprendre si lui aussi se trouvera prise dans cette escalade sans satisfaction. Une interprétation possible mais celle qui reste est, je crois, le plaisir de se laisser prendre à ces récits qui s’entrecroisent sans jamais, comme entre fiction et réalité, totalement s’assimiler.



Un grand merci aux éditions Actes Sud pour l’envoi de ce recueil

Quand arrive la pénombre (trad : Edmond Raillard, 269 pages, 22 euros)

2 commentaires sur « Quand arrive la pénombre Jaume Cabré »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s