Hic Amelie Lucas-Gary

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Archéologie de l’ici, cosmogonie des objets qui, strate après strate, remontent du temps, captation attentive des bruits et autres onomatopées du monde, poésie de la fission atomique et des composantes chimiques de notre création. Sur l’autre versant, quand le roman aux antipodes remonte vers notre présent, dans une langue toujours proche des failles, de l’immuable inquiétant de la nature, Amélie Lucas-Gary met en scène le hoquet, le tremblement, au départ de cette fiction fissile fulgurante.

Remercions d’abord le camarade (sans le connaître, je sais qu’il ne m’en voudra pas de ce terme tans nos lectures souvent se font écho, tant je suis heureux de le voir rejoindre l’aventure Abrupt avec un livre dont je vous parle bientôt) Lucien Raphmaj qui m’a permis de m’intéresser à l’œuvre de Amélie Lucas-Gary.  On pourrait approcher son roman en se contentant de l’étrange perfection de ses phrases, de leur balancement qui invite au songe, de leur sens qui pressent une inquiétude, d’un rien indécidable qui y est retenu. Deux exemples parmi tant d’autres qui ont focalisé l’attrait indéniable de ce livre : « c’est ailleurs que doivent grandir les histoires – l’indicible sur l’apex les inspire. » ou encore, plus simple mais avec la même rupture syntaxique, « Les présent est immense : le bleu enveloppe la terre d’une lumière de septembre. » Ça pourrait suffire à lire Hic. Mais il faut préciser que cette beauté des phrases est la matière même de ce livre saturé de sons et d’images. Son dispositif est singulier, son vocabulaire est souvent d’une telle précision que les termes surgissent dans leur rareté, dans l’incertitude du sens qu’on peut lui prêter. Amélie Lucas-Gary parvient toujours à incarner son récit avec une grande évidence visuelle. Tout se mettra ensuite en place, sera même au sens premier justifié. Le roman s’ouvre en 2036 sur une projection à Ivry, à l’ombre des usines atomiques, dans un bain pour ce roman cosmogonique où l’alluvion fluviale, le liquide redeviennent l’élément fondateur. Menacé donc : on pressent le dérèglement climatique, la rareté de l’eau mais aussi au dialogue par la pensée avec une voix d’outre-terre, avec « une femme qui depuis que le monde a changé prête sa voix et ses oreilles à une parole venue d’ailleurs ». On songe alors à cette survie et survenue radiophonique d’une langue de l’espoir, d’une poésie primitive, si joliment soulignées dans Les échappées de Lucie Taïeb. Le thème n’est pas exploré plus avant. Même si la seconde partei aux antipodes (elle repart de l’instant de la création vers un présent sismique, se situe en e Nouvelle-Zélande et met en scène la survenue d’un je autobiographique) dédouble cette présence fantomatique. Hic pour inventer son lieu, sa mémoire envisage « le passé qui échappe, ou le futur qui déborde. » Au fond, tous les protagonistes de ce livre en quête d’un ici, dans l’espoir d’un recensement qui attesterait de leur place pourrait dire : « Le temps passe à rebours et je n’existe pas. » Qu’importe la généalogie « réelle » rien ne séduit autant que ces dédoublements, ce jeu sur la séparation d’un noyau atomique. La partie à Ivry se déroule à l’ombre d’un centre de recherche nucléaire, sous le patronage d’un nom composé dont Amélie Lucas-Gary s’amuse comme d’une ressemblance par filiation fictive.

Quarks, électrons, muons, taus, neutrinos, gluons, photons, bosons… Avec leurs noms compliqués, ces sauvages interrogent l’innommable origine.

Amélie Lucas-Gary parvient alors à ce qu’il  faut bien nommer une poétique de la liste, une mise en écho et en réponses mise à jour par son travail d’exhumation archéologique : les objets qui font le lien entre chaque époque vers laquelle remonte la première partie s’incarnent, pour ainsi dire, dans les couches de tapisseries successives conservées dans la résidence d’auteur de la seconde partie ; la liste d’un charme magnétique des éléments chimiques ayant présidé au big-bang originel s’entend grâce à celle des oiseaux ancestraux sur cette île d’où remontent les origines. « Ici et ailleurs, la matière est une fiction. » La seconde partie referme le projet. Amélie Lucas-Gary joue de la gêne de cette intrusion du je, de son exposition au danger qui la rendrait sinon possible tout au moins nécessaire. Par une image bien sûr : elle pose nue pour son mari, elle enregistre le désir et son ici comme un baiser, avec la langue insiste-t-elle. Avouons que ce n’est pas la partie du récit que j’ai préféré. Et pourtant, l’autrice dessine une admirable continuité par la sidération du bruit. Notre inscription dans l’ici d’une époque serait marqué par une onomatopée, la survenue d’un danger (le désastre est toujours proche : « les dévorées s’abolissent dans l’espace») jusqu’au hoquet éponyme final. L’ici c’est le soin porté au génération futur, nos capacités à mettre en mots les désastres, destructions qu’on leur laisse en héritage.



Un grand merci aux éditions du Seuil pour l’envoi de cette cosmogonie.

Hic (163 pages, 17 euros)

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