Saisons en friche Sonia Ristic

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Roman de l’enthousiasme, de sa préservation dans le basculement à l’âge dit adulte mais aussi des aléas de la vie en collectivité et de la création. Saisons en friche raconte l’expérience de l’autrice dans le squat du Théâtre de Verre. Sonia Ristić pour en faire un roman où clairement, avec tendresse et sans condescendance, elle laisse apparaître la joie mais aussi la peur dont elle procède, les histoires tortueuses de ces personnages et cette atmosphère d’ivresse, de bar de quartier où se croisent des présences réunis par leur sensation d’être paumés.

On pourrait commencer par un léger regret puisque lire n’est souvent pas autre chose que de pointer les endroits (les raisons aussi quand par miracle on y parvient) où l’on ne se retrouve pas. On aurait aimé une écriture un peu plus invasive, clandestine, éparpillée, maladroite et parfois paumée, belle de squatter les interstices de la convenance syntaxique et autres exigences grammaticales. Sonia Ristić opte pour une écriture limpide, d’une rare fluidité. Je ne sais trop pour quoi j’y ai même entendu des accents enfantins. Quelque chose de flatteur d’y reconnaître des souvenirs de lecture d’enfance. Peut-être cette croyance dans l’histoire dans laquelle on se laisse prendre. Il est bon d’avoir à se souvenir que le roman n’a, qui sait, pas d’autre but. L’autrice nous plonge dans l’existence au jour le jour, dans une très belle façon de refuser de s’ancrer dans un espace qui montrerait une réticence à se résoudre à la continuité temporelle, celle d’une vie dans laquelle on s’enferme. Sonia Ristić n’épargne pourtant aucunement les souffrances, les histoires tues, toutes les paniques indépassables et douloureuses qui animent (au sens propre tant ils sont diaboliquement vivants) ces personnages. La simplicité apparente de son style touche pourtant au cœur de son roman : il est un indéniable dépaysement dans ce tourbillon de nationalités qui se croise dans le squat. Un Paris cosmopolite plein de Yougos, de Congolais et d’Argentins. Un roman plein de ces présences pour nous rappeler que la simplicité reste une option viable. Saisons en friche illustre le marivaudage de nos rapports de séductions, le désir qui s’y cache mais aussi de nos créations intellectuelles trop souvent parasitées par un jeu de référence, par une infinie prétention intellectuelle préparatoire, un certain goût aussi de la procrastination.

Sonia Ristić parvient à aucunement juger ses personnages. Sans doute parce qu’elle parvient à laisser entendre que parvenir à une création artistique est aussi un abandon du désordre joyeux; de l’insouciance inquiète que chacun prolonge dans ce squat. Les histoires sont douloureuses, chaque personnage s’y attache en partie pour ne pas s’y noyer. L’autrice, qui déguise sa propre expérience, ne cache rien des luttes de pouvoirs, profiteurs et grandes gueules, d’une vie en collectivité, de l’espoir tenace et fragile de façonner le monde plutôt que de le subir. On passe, en de cours chapitre, d’une histoire à l’autre. Manière de montrer à quel point ce collectif se constitue surtout de présence qui se croisent, couchent ensemble parfois, son amoureux aussi jusqu’aux oreilles aussi. L’occupation artistique n’est sans doute pas une solution parfaite, Sonia Ristic continue avec une vraie force, un enthousiasme qui fait du bien, à nous faire croire qu’elle est une alternative. Temporelle sans doute mais c’est déjà ça. Il faut le dire enfin, Saisons en friche est un très bon roman d’atmosphère. Il capture superbement une époque, le mi-temps des années 2000. Il en laisse remonter tant d’images, de souvenirs aussi. Le reste d’espoir aussi que si l’on continue c’est sans avoir tout trahi, sans avoir renoncé totalement à penser qu’il est urgent, en permanence, de penser une autre façon d’habiter le monde. Au fond les TAZ (Temporary Autonomy Zone) d’Hakim Bey restent une autre façon de s’approprier l’espace, comprendre d’envisager sa place dans la cité. On aime encore énormément cet espoir et que Saisons en friche en offre une saisissante image.



Merci aux éditions Intevalles pour l’envoi de ce roman.

Saisons en friches (294 pages, 19 euros 90)

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