Les manifestations Patrick Nicol

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Que reste-t-il de nos vies, qu’est-ce qui en manifeste le présent, à quelle bouche d’ombre confions-nous nos paniques de la disparition ? Par fragments qui finissent par se répondre, par autant d’obsessions qui entre elles communiquent, Patrick Nicol écrit moins un roman de revenants qu’un récit sur le risible de ce qui revient, sur, de Victor Hugo à André Breton, nos arrangements pour y croire. Entre généalogie et histoire, Les manifestations superpose de belles images de notre quotidien ordinaire ainsi que la mémoire d’une ville ouvrière, Sherbrooke.

À la lecture de ce roman, on est hanté par l’impression que quelque chose n’y fonctionne pas entièrement. Une façon comme une autre de toucher au cœur des Manifestations : les revenants n’expriment-ils pas avant tout notre frustration, regret des gestes que l’on n’a pas su esquissé, remords d’un passé que l’on croit trop connaître. Allez savoir. L’évocation, dans son sens le plus spirite, de Victor Hugo et de ses tables tournantes, des surréalistes et de la période des sommeils (notons au passage que Patrick Nicol n’encombre pas Crevel de toute sa lourde mythologie habituelle) me paraît entendue, pour ne pas dire automatique pour rester dans la sémantique surréaliste. Le sujet m’a trop passionné pour ne pas croire que tout le monde le connaisse. Certains d’entre vous ont pourtant lus Le XIX siècle à travers les âges de Murray, certains savent sans doute que le surréalisme est la queue de comète du romantisme, qu’il se réfugiait parfois dans l’émulation de l’occultisme, dans sa pratique collective comme façon de chasser les instants nuls pour reprendre la formule d’André Breton. Si vous connaissez très mal cette période, Les manifestations est fait pour vous. L’auteur synthétise, et insère dans une belle tension dramatique, les tables qui tournent à Guernesey lors de l’exil hugolien, le sérieux et le désœuvrement des discussions à propos de ces manifestations, la vraie question de savoir quelle bouche d’ombre s’exprime à notre place quand on écrit. La généalogie avec les surréalistes, avec leurs essais d’écriture automatique, d’endormissements hypnotiques, Desnos en Rrose Selavy et Crevel en pendu au parterre, paraît un rien hasardeuse, sans rien dire de la survenue de Duchamp et sa remise en question de la paternité de Fontaine comme le faisait Siri Husvedt dans Mémoire de l’avenir, ne m’ont pas paru entièrement fonctionné. Un peu trop évident, un peu trop éloigné, comprendre traité avec une certaine distance, voire une certaine absence d’émotion pour le ridicule qui, certes, présidait aussi à ces épisodes. Une façon aussi de passer sous silence l’émotion qui dirige ces manifestations : est-il utile de rappeler les si parfaits vers du père Hugo sur la perte d’un enfant, où les si touchantes pages d’Arcanes 17 de Breton sur cette perte.

Cette histoire  parmi mille a survécu au désastre. Des centaines des souvenirs restent enfouis, celui-ci revient en boucle. Pourquoi lui justement ? S’agit-il d’un récit fondateur, qui depuis toujours régit les réflexes et décisions de sa mère, ou n’est pas le hasard, plutôt, qui parmi les décombres nous fait trouver ceci plutôt que cela ?

Reste le présent parce qu’il « fallait bien passer le temps, meubler l’absence. » Patrick Nicol traque alors le vide au cœur, à ce qu’il paraît, de notre contemporain. Sujet sensible, la complaisance au nihilisme et, en cohorte, au cynisme n’est jamais très loin. L’époque est une abstraction, son perpétuel mal du siècle une foutaise : en reste alors des manifestations, des souvenirs oblitérés, des noms humbles oubliés des archives elles-mêmes, l’ombre des bâtiments plutôt que les fantômes qui les ont peuplés. Par petites touches, toujours comme un discours esseulé, une écriture de carnet pour donner un instant consistance à la fuite ces jours, à cette « histoire commune qui n’est pas la sienne en particulier. Rien d’autre que le récit d’une perte. » Paul vivote, exilé en sous-sol par la séparation d’avec sa femme, dans son travail d’historien local  dont impuissant il contemple la débâcle. Il s’occupe de sa mère frappé de démence sénile, il retrouve ainsi ses souvenirs, consigne dans un carnet des manifestations, des pensées ordinaires et justes : pourquoi les artistes parviennent-ils à penser intéressant chacun de leur instant, pourquoi sa vie manque de profondeur, pourquoi la contemplation de l’histoire d’autrui, le soin qu’on pourrait lui apporter, nous transforme en fantôme ? Tout ce qu’il ne voit pas, l’hypocondrie de sa fille, sa résignation. Au fond, les souffrances que cachent notre désir de croire aux fantômes. Un mot quand même sur la langue des Manifestations : un  amusement d’abord pour la dénonciation du colonialisme francophone, cette façon d’imposer une langue et de s’amuser, condescendant, des bizarreries et autres archaïsmes de celle qui, de l’autre côté de l’Atlantique, a suivi un autre chemin. Notamment grâce au Quartanier, on espère que la langue québécoise, juste retour des choses, va venir contaminer, créoliser, le français de France, l’enrichir par un retour différencier à d’autres sources. Néanmoins, la langue de Patrick Nicol dénote aussi son projet de rendre compte du vide du contemporain. Sans que j’ai pu déterminer si le travail sur la langue était conscient, celle employée pour décrire l’univers médical, le « milieu » m’a semblé saturée d’euphémisme, de terme de ce management inhumain où pointe le vraie vide de nos vies.



Merci au Quartanier pour l’envoi de ce roman

Les manifestations (443 pages, 21 euros)

2 commentaires sur « Les manifestations Patrick Nicol »

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