Le détour Luce d’Eramo

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Récit d’une distorsion, témoignage d’une lucidité accablante, sans repos, sur les camps de travail et de concentration,  précieuse autopsie des façons dont on se reconstruit et surtout dont on affronte le serpent social. Livre indispensable sur la valeur de l’expérience, les apories de l’individualité, les difficultés de la solidarité, Le détour se révèle surtout saisissant par la sensibilité  si particulière, fine et sans concession, de Luce d’Eramo.

On pourrait le dire ainsi : la valeur d’un témoignage ne se jauge pas tant à ce qu’il décrit ou dénonce mais plutôt à la nécessité du point de vue qu’il dessine. Poussons à peine et disons que si Le détour touche de bout en bout, se lit avec une tension dramatique et un réel plaisir, c’est parce que Luce d’Eramo dans ses colères, ses aveuglements, son intransigeance et peut-être surtout cette empathie qui lui font, avec une vraie aisance stylistique (une aptitude à rendre l’intonation plutôt que le parler de toutes les personnes croisées dont la traduction de Corine Lucas Fiorato donne une perception exacte), donner voix à autrui c’est parce que l’autrice effleure ce noyau de révolte et d’incompréhension qui gît au fond de nous. Dans ce genre de constat qui vous arrête, qui vous contraint à vous demander ce que vous vous faites pour l’éviter : « J’étais devenu ce regard social qui m’avait empoisonné l’existence. » Le détour a une insurmontable valeur de témoignage historique, le livre émeut particulièrement dans sa capacité à ne jamais se croire dans le bon camp, à se faire donneur de leçon ou, tout aussi détestable, à se complaire dans le rôle du persécuté qui, tôt au tard, sombre dans le relativisme moral. L’autrice l’énonce ainsi à la toute fin de ce parcours de doutes, de distorsions : « je ne me suis jamais acheté une bonne conscience avec la menue monnaie d’une étiquette idéologique. » Un bon livre doit savoir demeurer dérangeant et susciter ainsi une adhésion qu’il convient ensuite d’interroger. Je crois cependant qu’il convient de ne pas réduire la parole de Luce d’Eramo à la spécificité de son histoire.  On peut certes l’approcher dans sa proximité avec une galaxie d’autrice intransigeante : Charlotte Delbo, Ruth Kluger mais aussi, sans réduire son ressenti à celui concentrationnaire, à toutes celles qui ont porté l’exigence du déclassement, la lutte d’une pensée à soi qui, nécessairement, finit par se heurter à son inscription collective : Simone Weil et Goliarda Sapienza. Pour ne pas réduire cette parenté à des autrices, éviter de laisser entendre que l’excès de sensibilité serait une tare féminine âprement combattu, poussons le rapprochement avec Le nuage et la valse de Ferdinand  Peroutka. Une fois le dégoût de « classe » dépassé, l’autrice parvient à rendre la « normalité » de la vie enfermée, sa prostitution et l’horreur de voir que l’on s’y acclimate.

En fait, chacun (moi comprise) s’habituait à l’agonie de son voisin, l’esprit tendu vers sa propre survivance, obligé de se rendre unique pour ne pas mourir.

Le détour offre alors un témoignage accablant. Luce d’Eramo s’engage volontaire pour un camp de travail, un lager. Toute la force de son livre est d’interroger le mobile, sa distorsion voire son effacement qui a poussé à cet engagement. Une façon de juger par elle-même, d’éprouver sa foi fasciste qu’elle a le courage de ne pas renier, de vivre sans doute aussi une expérience qui la sortirait de son milieu, qui ne ferait pas d’elle une opportuniste, un vecteur de cette reproduction sociale que l’on nomme sagesse. Le détour offre alors un véritable point de vue singulier, un effacement d’un individualisme qu’il faut peut-être admettre avoir du mal à dépasser. La culpabilité n’est alors pas celle d’avoir survécu. Il ne s’agit comme Primo Lévi dans le si décisif Les naufragés et les rescapés d’interroger la possibilité même de témoigner pour ceux qui n’en sont pas revenus, ont cédé à la fatalité. Luce d’Eramo traque la culpabilité de sa propre responsabilité de s’être elle-même mise dans cette situation. Engagée volontaire, puis reprise par sa propre volonté, elle sera toujours considérée comme une potentielle traîtresse. Elle voulait fuir son déclassement, étreindre une dure réalité, les camps lui renverront cette volonté, assez bourgeoise, de l’expérience; Luce d’Eramo pose alors, avec son point de vue de fille à papa polyglotte, une hypothèse assez dérangeante dans les camps « la discrimination économique était donc encore plus forte que la discrimination raciale. » Je ne peux juger la pertinence de ce point de vue assez séduisant. Si elle affirme que les livres de témoignages sur les camps ne sont pas « l’œuvre d’un ouvrier, d’un évadé, de quelqu’un qui s’était trouvé à découvert. » j’avoue avoir envie de la croire. Surtout quand le livre devient une épreuve de solidarité avec les humbles, les ouvriers, prostituées, voleurs et autres asociaux. L’indéniable souffrance de l’autrice s’oublie dans sa capacité d’écoute, de joie, face à celle d’autrui. Loin de toute réticence rhétorique, le livre nous fait entendre ces voix. Luce d’Eramo assiste à toutes ces agonies solitaires, sans prétendre les consoler, les écouter et leur apporter juste un peu d’oubli de soi. On pourrait la nommer une solidarité supérieure surtout quand elle est hanté par cette question qui continue à nous hanter : « Dans quel but, toute cette envie de vivre. »

On absolvait seulement les individus qui se soumettaient à présent tout comme ils s’étaient déjà soumis à Hitler. Il fallait donc plier le front, encore et toujours.

Luce d’Eramo, comme en témoigne son histoire livrée sans solution de continuité, ne cherche pas à remettre les choses dans l’ordre. C’est à ce titre que son témoignage est passionnant : comment on survit, en 44 en Allemagne, comme on se rachète conscience et certificats. Après le tapage de la Libération, il s’agit que le système de hiérarchies sociales soit préservé. Le détour donne une image vivante (désolé pour la platitude du terme) de l’immédiat après-guerre. De la souffrance et pour l’autrice une sorte d’incapacité à revenir chez elle : un corps paralytique à s’approprier (les pages sur le handicap et la compassion qu’il suscite sont saisissantes), une identité à regagner. Apparaît alors la très belle image du serpent sociale qui oblige Luce d’Eramo à interroger les distorsions de son histoires. Le témoignage vaut aussi pour le récit de ses conditions, par la prise en compte de ce qu’il croit combler. Ici une toxicomanie médicamenteuse et une crise maritale. Surtout un sain refus de l’ordre établi qui anime tout ce livre nous l’avons dit. Un regard qui anime chaque scène, lui donne toute son ambiguïté. Manière de rendre Luce d’Eramo à ce qu’elle fut : une belle personne ce qui ne va ni sans contradiction ni sans aspérité. De celles qui vous contraignent à juger par vous-mêmes, à vous souvenir que ce jugement ne sera que transitoire.



Un grand merci au Tripode pour l’envoi de ce livre

Le détour (trad : Corinne Lucas Fiorato, 420 pages, 25 euros)

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