Le poids des morts Victor del Arbol

9782330129958

Le passé et ses dédoublements, la peur et ses reflets, l’Espagne en son Histoire. Dans son premier roman Víctor del Árbol, se plonge dans ses obsessions mais aussi dans ses excès. L’aspect polar du Poids des morts permet à ce roman d’entremêler les époques, celle de la mort de Franco, de la guerre mondiale mais aussi en 1925, d’amalgamer les terribles souffrances, les insoutenables violences et assassinats d’un flic pervers, et l’espoir qui malgré tout subsiste dans ce roman très noir.

Dans ses romans, Víctor del Árbol en fait souvent un rien trop, plonge le lecteur dans des situations excessives qui, pourtant, tiennent par son art certain du montage. Cette légère réticence frappe à la lecture de son premier roman. L’auteur ne s’en cache pas : dans une note introductive, il assume les maladresses de son roman mais surtout la continuité de ce que ses écrits révèlent de lui-même. Au fond, tous ses livres parlent de cela : notre incapacité à réellement changer, de l’idée malheureuse, aussi, de vouloir revenir sur son passé qui se révèle pire encore que celle de vouloir obstinément l’oblitérer. Víctor del Árbol noue dès lors ses obsessions par un procédé littéraire imparable : un revenant incarne la culpabilité collective d’une période peu connue ainsi mise en lumière. Dans le très beau et complexe, La veille de presque tout, il explorait ainsi les excursions en URSS d’Espagnol, dans Par-delà la pluie il mettait en lumière le tombeau de Franco et la triste mémoire qu’il entretient. Thème d’ailleurs qui fut sous le feu de l’actualité sans que l’on réfère à son livre. Un polar, vous n’êtes pas sérieux.

Une autre continuité dans son œuvre mise à jour par Le poids des morts est la manière dont Víctor del Árbol aborde le polar d’une manière, disons, littéraire. Le terme ne dit pas grand-chose. On s’en sert pour dire l’empreinte de la poésie laissé dans ce roman mais surtout l’optique quasiment baroque qui frappe ce premier roman. Rêve et réalité s’y entremêlent dans une perception panique du reflet que nous sommes tous. Víctor del Árbol goûte la thématique du double (il l’explorait déjà dans La veille de presque tout) et sait surtout en faire un ressort narratif parfait pour un polar. Nahúm Márquez aurait survécu au suicide de sa mère, à sa dévotion pour le cénotaphe de celle qui s’est jeté à l’eau, à son exécution même et à l’hérédité de cette folie qui le poursuit comme n’a cessé de le faire son ombre, l’inspecteur Ulysse, dit El Moro. Les culpabilités s’échangent, sans se partager elles se transmettent et deviennent la raison d’une exploration d’un passé particulièrement horrible. Le poids des morts sombre alors, à l’occasion, dans un soupçon d’excès. Les amours meurtriers de Nahúm tendent à une représentation un rien caricaturale de la femme fatale. Baignade au clair de lune, la jalousie maladive de son mari, sa folie surtout comme celle de quasiment tous les personnages de cette très sombre histoire que Lucia vient remettre à jour en voulant disperser les cendres de son passé, dissiper sa culpabilité. Entre alors en scène l’abject Ulysse et ses sévices sexuels, ses manipulations outrancières. Tout le talent du romancier est de parvenir à faire tenir (en dépit d’un dénouement peu crédible et expliqué) l’ensemble de ses excès.

On pourrait voir alors Le poids des morts comme une tentative d’approche du thème véritable qui hante Víctor del Árbol : comment accepte-t-on de se compromettre dans l’Histoire, quelle crasse révèle notre participation impossible à repousser. Et ça marche, on se laisse prendre à passer un agréable moment de lecture de ce récit si sombre dont l’auteur gomme tout espoir. Des morts en sursis s’agitent, le tumulte de l’Histoire les réveille. Le poids des morts livre alors, à l’instar du Prince que je fus de Jordi Solers, un portrait baroque de la fin de règne de Franco, un autre cadavre maintenu artificiellement en vie.



Un grand merci aux éditions Actes Sud pour l’envoi de ce roman.

Le poids des morts (trad : Claude Bleton, 294 pages, 22 euros)

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