Ustrinkata Arno Camenish

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Au bistro des ombres on boit de l’or. Dernier soir avant fermeture : les présents s’inondent d’alcool ou du pressentiment d’un effondrement – liquide -, se soûlent de souvenirs et de morts. Avec sa verve habituelle, sa science de l’ellipse, son perpétuel décalage sémantique, Arno Camenish  restitue l’angoisse d’un monde qui s’achève où la sauvegarde de son pittoresque (la vie refermée sur elle-même, les conflits entre soi réglés) sert de tension vers d’universelles appréhensions. Ustrinkata ou la catastrophe du quotidien.

Quidam éditeur a eu la bonne idée de publier simultanément les deux premiers volumes de la trilogie des Grisons d’Arno Camenish. Une façon de découvrir la continuité, dans l’écart, dans cette œuvre limpide et inquiète, aussi saturée d’absences et de paniques que d’un amusement plein d’empathie. Ustrinkata serait une sorte de suite de Derrière la gare, disons plutôt une poursuite du souvenir d’un autre-monde (un outre-monde ?) déjà-toujours effacé. Lire l’ensemble de ces deux brefs romans donne toute sa cohérence à cet univers romanesque dont Arno Camenish épuise les manifestations comme autant de souvenirs incertains. Derrière la gare les évoquait sous le prisme d’un langage enfantin, plein de menaces et de conneries, d’apprentissage d’une transgression pleine de plaies et de bosses. Ustrinkata s’écarte du réalisme (toujours pour parvenir à une reconstitution d’une précision pour ainsi dire surréelle) en noyant tous ces souvenirs. Ça picole sévère, ça se souvient avec ce mélange de gravité et de pathétique, de flamboyant et de pitoyable, propre aux homériques ivresses. Ça n’aurait que peu d’intérêt si bravades et sourdes évocations ne révélaient une panique supérieure, une attente divine ou une épreuve de la déréliction. On pense souvent au Laszlo Krashnorkai de La mélancolie de la résistance ou de Satantango. Au bistro, la métaphysique n’est jamais loin : du spiritueux ou spirituel, il n’y a qu’un café arrosé, un piccolo ou cette bière que le coiffeur se refuse à boire.  Au bistro, on voit ce qu’on boit et chacun lit dans autrui le retour de ses propres obsessions. Une cosmogonie dans une mousse.

Écrire c’est plus  absurde que de faire bouillir des crânes, dit le Luis, et on sait où ça mène hein, il est devenu foldingue avec sa poésie, si au moins il était mort au sommet de son art.

Ustrinkata se révèle donc une poursuite, une histoire de revenants. On reconnaît les présents et on les identifie dans leur retour. Au moment de disparaître (un village sans bistro, je vous demande un peu…), le village prend vie comme si l’auteur était parvenu à en épuiser les présences. Une idée décisive suggéré par ce livre, qui ne livre aucune clé d’interprétation est que notre existence est un récit rigolard, une pantalonnade de bistro. On s’efface et reste une mémoire collective, attendrie, incomplète mais compréhensive. Arno Camenish fait réapparaître, plus tard, après la fin pour ainsi dire, les silhouettes hautes en couleur de Derrière la gare : Gion Bi, le poète de l’évocation de la vie rurale, l’ombre aussi du narrateur du roman précédent, le coiffeur et tous les autres. Leur existence tient, revient, refuse de s’effacer, par la voix que l’auteur parvient à leur imposer. Camille Luscher parvient à nouveau à traduire les intonations trouvées par Arno Camenish, ses manières de faire tenir ensemble les ressassements et les gambades  d’une pensée alcoolisée. Toute la force de ce roman est de se contenter de nous suggérer que nous en sommes tous-là, à nous raconter des histoires pour nous persuader que nous n’avons pas encore disparu. Autant, sans moquerie, en rire.



Un grand merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman.

Ustrinkata (trad : Camille Luscher, 98 pages, 13 euros)

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