La seule histoire Julian Barnes

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L’amour, la vérité, son ivresse et ses mensonges ou l’art délicat, et âpre, du récit selon Julian Barnes. Un jeune homme tombe amoureux, il veut comprendre, saisir tous les enchantements de cet amour particulier, de cette seule histoire qui lui soit arrivée. La seule histoire entremêle habilement récit et réflexion, capture de l’instant et certitude de sa perte. Julian Barnes nous captive par cette grande spéculation sur l’âge adulte, ses acceptations et surtout par un récit sans concession sur les dépendances affectives, avec ou sans alcool.

Depuis Quelque chose à déclarer, un essai glaçant sur notre propre rapport à la mort, avant même le drôle et malin Le perroquet de Flaubert, j’ai une certaine tendresse pour les récits saturés de réflexions, d’humour et de mélancolie de Julian Barnes. J’avoue avoir moins goûté ses romans à proprement parler. Notamment dans Une fille qui danse le lecteur avait parfois l’occasion de se trouver face à un romancier, pour ainsi dire, trop malin. La seule histoire parvient à faire l’amalgame volatil entre l’essai et le roman. Il s’agit au fond d’une pure spéculation conduite sous le prétexte proustien d’une chasse aux souvenirs. Julian Barnes parvient pourtant à donner un contour fictif à ce personnage narrateur, un peu paumé, passablement endeuillé, à se mettre dans ses pas d’homme ordinaire, vieillissant, sympathique en dépit des égoïsmes et autres dissimulations de celui qui se prétend en quête d’une vérité absolue sur un amour enfui.

L’amant en extase ne veut pas « comprendre » l’amour, mais le vivre, éprouver l’intensité, la plus grande netteté des choses, l’accélération de la vie, le tout-à-fait justifiable égotisme, la pure fierté sexuelle, le joyeux délire, le sérieux qui pondère, le brûlant désir, la certitude, la simplicité, la complexité, la vérité, la vérité, la vérité de l’amour.

Sous le masque du roman, derrière la certitude de la perte qui tend tout le propos, La seule histoire parvient à restituer des instantanées de l’amour, ses contradictions et ses moments reconstitués. L’oreille ourlée de Susan, ce qui reste de la vision d’un corps aimé, « le double hélix de ses doubles hélices » comme seule façon de singulariser cet amour. Avec une véritable tendresse, celle qui n’empêche pas une cruauté qui se croit lucidité, Julian Barnes saisit ces amours transgressifs. Paul, dix-neuf ans, tombe amoureux de Susan d’une quarantaine d’années. Avouons avoir un instant craint que l’auteur nous rejoue la partition de la libération sexuelle connue par l’Angleterre des années soixante. Un peu à la David Lodge qui paraît parfois peiné à se détacher de ce qui fut, certes, sans doute une époque décisive. Julian Barnes opte pour une distanciation qu’il ne serait pas trop compliqué de prendre pour un ancrage autobiographique. Il ne s’agit pas pour lui d’adopter le point de vue d’un jeune homme mais bien d’opter pour celui d’un vieil homme qui regarde, sans vrai regret, le jeune homme qu’il s’essayait à être. Si l’histoire d’amour conté ici est captivante, sa mise en jeu par la réflexion est véritablement passionnante.  Un des thèmes de La seule histoire devient alors cette acceptation qui séparerait les générations, cette fatalité à laquelle le roman se refuse à se soumettre tout à fait. Tout ce que l’on fait, les vies que l’on imagine aux autres, pour ne pas devenir une « créature du sillon », un être entraîné dans une aveugle séparation amoureuse. À quel moment finit-on par croire que l’on fait partie d’une génération qui a fait son temps, à quel instant finit-on par comprendre ses parents, à se résoudre à cette triste affirmation : « C’est une des choses que l’on peut dire sur la vie. Nous cherchons tous un lieu sûr. Et, si on n’en trouve pas, on doit apprendre à passer le temps. »

La seule histoire devient alors une réflexion sur l’amour, sur sa mémoire et ses arrangements notamment par sa très fine perception du vocabulaire et autres maximes qui en constitue l’essence fuyante. À la fin de sa vie, Paul consigne toutes les réflexions, citations et autres sentences sur l’amour, les relit et barre celles qui ne lui semblent plus pertinentes, avant de peut-être les noter à nouveau. La vérité de l’amour serait momentanée, toujours à reprendre. Une très belle pensée de Barnes d’ailleurs sur cette espèce d’horreur à voir les termes amoureux repris, usés, enfermés dans le sillon. Sous sa légèreté, Julian Barnes reste un écrivain des plus graves : les reconstitutions amoureuses ne sont permises que par sa dilution. Paul et Susan s’installent à Londres, l’amour accepte mal cette acclimatation. Susan, désœuvrée, sombre dans l’alcoolisme. Vient le temps de la seconde partie : l’amour comme un mensonge entre lâcheté et soutien. Arguant de sa jeunesse, Paul ne sait comme réagir. Julian Barnes parvient à donner une image de cette vie sous dépendance. Il en profite aussi pour interroger le désir de sauvetage si bien inoculé dans nos perceptions de la seule histoire d’amour. Le déclin et l’éloignement, la satisfaction aussi de vivre une histoire unique. La seule histoire se termine sur une troisième partie, la plus triste, la plus ordinaire, ce moment qui serait celui de l’âge adulte où l’on commence à se percevoir à la troisième personne du singulier. On s’éloigne de soi, on s’accepte, on continue. On invente d’autre écart à la résignation ; on se souvient.



Un grand merci à Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman.

La seule histoire (trad : Jean-Pierre Aoustin, 329 pages, 8 euros 50)

3 commentaires sur « La seule histoire Julian Barnes »

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