Pierre ou les ambiguités Herman Melville

G03993_Melville.indd

Roman du sacré et de ses ambiguïtés, du faux-semblant et de la ressemblance, de la Passion, de la Vérité et de la Folie. Une œuvre dense, déroutante, saisissante et sombre. Pierre ou les ambiguïtés, dans un maelström de pensées, interroge le mystère primal de l’homme, sa volonté d’y croire, de se soumettre à des fétiches et autres représentations qui n’en sont qu’un palliatif. Avec cet immense roman, Herman Melville décrit la naissance d’une nation, son exaltation, sa tentation morale mais surtout sa radicale et définitive ambiguïté.

Il faut vraiment remercier L’imaginaire de republier ce roman complexe, passionnant à bien des égards dans lequel il convient de se laisser happer sans vouloir en déterminer le sens élastique et pluriel. Toute la narration de Melville est un miracle d’équilibre : difficile de débrouiller ce que sont les pensées de Pierre et les commentaires, disons moraux ou mythologiques, du narrateur, impossible de savoir si l’exaltation de son jeune héros, au temps du confort aristocratique comme aux périodes de disette créatrice est traitée avec ironie, attendrissement ou avec une distance un rien moqueuse pour cette vertu que l’auteur entend préserver. Il faut d’ailleurs bien l’admettre, les réflexions qui parasitent cette action soudain précipitée, souvent à peine suggérée dans ce qu’elle peut avoir de plus choquant, peuvent paraître assez proches du ridicule ou de l’emphase. Sans doute est-ce le prix pour ce roman pour faire advenir ce roman dont le thème le plus essentiel est la grandeur tragique de l’Homme.

tous les grands livres du monde ne sont que les ombres mutilés des images invisibles et éternellement incarnées de l’âme ; ne sont que les miroirs que nous renvoient les reflets déformés de nos propres éléments ; et que – quel que puisse être ce miroir – si nous voulons voir l’objet, nous devons regarder l’objet lui-même, non son reflet.

Plus égoïstement, la nouvelle publication de ce roman me permet de faire ce que ce carnet de lecture m’a longuement empêché de faire : une relecture en quête de ce que de soi-même a sédimenté dans un roman. Une vision sans doute un peu faussée de ce qui se présente avant tout comme une œuvre de l’ombre. Relire des classiques clandestins (Pierre ou les ambiguïtés est loin d’être le roman le plus connu ou le mieux reçu de Melville), mal-famé (le roman raconte une histoire d’inceste possiblement faux) mais qui permette de revenir à ce XIX comme l’âge d’or du roman. Comprendre que déjà les codes de narrations ne sont qu’une représentation mise en cause, surtout que le roman qu’on lit n’est que la version inachevée de l’œuvre parfaite rêvé par l’auteur. C’est d’ailleurs-là une des plus belles ambiguïtés du roman : Pierre et Melville indécidablement se confondent et renforcent ce thème de l’union, de ce désir de fusion destructrice dans une vérité qui soit de pressentiments, de doublures inquiètes. Résolument moderne, en dépit de son style un peu vieilli (les allégoriques majuscules à chaque phrase si finement parodiées dans Le courtier en tabac de John Barth), le roman est lui-même une projection, une doublure. Pour moi surtout, ma première lecture de Pierre ou les ambiguïtés vint à la suite de la somptueuse, tout aussi démesurée et gothique, qu’en fit Leos Carax dans Pola X. Une lecture où pour une fois je me disais qu’elle était surpassée par son adaptation cinématographique, qu’il était impossible, comme dans l’indispensable Archives du vent de Pierre Cendors, de ne pas prêter le physique panique de Guillaume Depardieu à Pierre. Carax voyait tout, Pierre ou les ambiguïtés, dixième version à moins que ce X ne soit l’incarnation d’une censure pornographique pour cette troublante scène d’inceste plein-cadre. Carax mettait en lumière la possibilité que le livre écrit par Pierre soit mauvais, excessif. Je n’avais alors pas à l’esprit la ressemblance entre ces deux auteurs incompris : Melville aurait ajouté à son roman, face à son peu de succès, une satire acide du monde de l’édition. Pas franchement légère, un rien désabusé.

Le mystère surgissait à nouveau, et des ondes, des frémissements, des pressentiments confus commençaient à lui faire éprouver ce que tous les hommes mûrs, qui sont des mages, apprennent tôt ou tard : à savoir que nous ne sommes pas toujours les auteurs de nos actes.

Sans doute faut-il plus y lire un dédoublement de l’oscillation entre profane et sacré, entre volonté de moral et désir de vérité et surtout se laisser happer par la « divinité latente de l’homme » dès qu’il se soustrait aux « mornes insensibilités de la vie conventionnelle. » Il est un discours religieux plutôt difficile à comprendre chez Melville, le cas de Pierre lui servant sans doute à illustrer ce mystère primitif que nous reste le sacré. Sans donc tout à fait le comprendre (ne serait-ce pas déjà le renvoyer au profane ?), tout en ayant surtout aimé les accélérations de l’intrigue après parfois des pages de commentaires moraux ou philosophiques difficilement appréhendables, Pierre et les ambiguïtés est un jeu de miroir, une quête de vérité dont excès et ferveur son intimement plaisant. Tout dans le roman, morale y compris, reste au statut de pressentiment, vision d’un visage, pour ne pas dire poursuite transcendantale, d’un objet dont après le cachalot l’interdit sexuel devient quasi-explicite. Pierre aperçoit un visage, il croit y reconnaître une prémonition, un tableau dérobé en tout cas. Dans la fièvre, durant son agonie, son propre père (une autre doublure de lui-même car il porte tous le même nom) aurait déploré la présence de sa fille putative. Pierre croit la reconnaître, s’enfuit avec elle, est déshérité puis rejoint par sa fiancée abandonnée avant que ce fatal ménage à trois se termine en tragédie. Dans son exiguïté, comme le dit Melville, cette histoire qui pourrait se raconter en quarante mots, contient « une source d’inépuisable mystère. » Pourquoi rompre avec notre monde d’apparence pour prétendre à une vérité plus grande, se lancer dans une titanesque création romanesque, en fuite de soi davantage qu’en quête d’une représentation de soi qui ne soit pas qu’un pressentiment. Melville connaît notre besoin d’exaltation, notre permanent désir d’autre chose, tous nos détours pour occulter le vide terrifiant de l’être humain. Il laisse tout son pouvoir, sa duperie aussi, à nos exaltations, à nos dépassements. Après avoir subi la trahison sociale (savoir que, dans le monde littéraire, comme partout ailleurs, l’argent va à l’argent, accroît seulement la fortune de ceux qui n’en ont point besoin), Pierre se réfugie dans une manière de phalanstère. Pour avoir, je crois, connu cette aspiration, Melville s’en moque se moque avec attendrissement des mortifications corporelles de ses chercheurs d’absolu. Seule façon, dans l’ambiguïté de leur portrait, de préserver cette exaltation. De nous rappeler que si Pierre ou les ambiguïtés incarne cet âge d’or du roman c’est, comme pour Dostoïevski dans sa polyphonie plurivoque, son appel à un dépassement qui me semble la substance même du romanesque.



Un grand merci à L’imaginaire Gallimard pour l’envoi de cet indispensable roman.

Pierre ou les ambiguïtés (trad Pierre Leyris revue par Marc Amfreville et Philippe Jaworski, 562 pages, 15 euros)

Un commentaire sur « Pierre ou les ambiguités Herman Melville »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s