Temps noirs Thomas Mullen

9782743649883

Atlanta 1950, le retour de Lucius Bogg et Tommy Smith. Dans une belle intrigue, apte à mélanger toutes les classes sociales et à brouiller l’implication personnelle et familiale, Thomas Mullen poursuit son exploration intime de la fin de la ségrégation. Temps noirs donne, assez finement, à voir les arrangements mafieux de cet état de fait et la complexité morale de ceux qui la combattent où tentent, simplement, de vivre avec.

Après le très bon Darktown, c’est avec un grand plaisir que nous retrouvons Lucius Bogg, Tommy Smith, Rake et Dale. Le polar ou le plaisir de se replonger dans un univers balisé et, dans le cas de Temps noirs, si incarné dans une reconstitution qui efface son travail documentaire. Le polar ou la vie quotidienne donc et les dilemmes moraux qui en découlent. Des pratiques plutôt que des discours : le trafic de drogue ou d’alcool, dirigé par des blancs afin de maintenir la population noire dans son état de dépendance, le jeu de spéculation immobilière où le Klan, presque pacifié, est instrumentalisé. Le tout à hauteur d’hommes parfaitement dépassés par la situation.

Thomas Mullen creuse son sillon : dix flics noirs patrouillent dans Darktown, le quartier noir d’Atlanta. Premier geste d’apaisement politique peu efficace, une manière de comédie dont Temps noirs démonte les rouages. Flic sans pouvoir, Bogg et Smith enquête pourtant, aidé, malgré lui, par Drake, un flic blanc lui aussi rattrapé par sa famille puisqu’il doit aider Dale, son beau-frère pas malin. On reprend les mêmes ingrédients et personnages que Darktown et on éclaire ainsi un autre aspect de cette transition raciale. Plus calme, on retrouve alors un peu de l’ambiance de La tempête qui vient de James Ellroy : le Klu Klux Klan mais aussi son concurrent direct, les Colombiens, sorte de néo-nazi sudiste. Thomas Mullen aborde alors un traumatisme fondamental de l’Amérique d’aujourd’hui. Outre la ségrégation, Temps noirs s’intéresse au passage, sans violence ni complaisance, au traumatisme de l’ancien combattant qui va irriguer tout l’art américain du XXième siècle. Sur ce sujet, il faut découvrir le si sensible Élégie à un américain de Siri Husvedt. La naissance de la violence et surtout la difficulté de retourner à la vie civile. Au passage, on attend avec impatience le troisième volet qui promet un changement intéressant de statut chez les personnages.

Pour illustrer tant la difficulté d’un retour à la vie civile que les mensonges sur lesquels se construit une vie ordinaire, Temps noirs introduit le beau personnage de Jeremiah : victime malgré lui, vecteur de ce passé qui revient. La ségrégation, au fond, n’était pas la même pour tous. Une question de classe. Thomas Mullen en explore toutes les couches : de Boggs est fils de pasteur, cultivé, comme mis à l’écart par sa prononciation. Ces vieux fantômes ressurgissent, ceux propres au polar un des genres les plus aptes à exprimer les conflits intérieurs, à leur donner une réalité pratique. Boggs veut se marier, sa femme à elle aussi ses fantômes. On les entend, on comprend ses façons d’agir, on éprouve une certaine sympathie pour la plupart des personnages de ce roman qui se lit d’une traite.



Un grand merci aux éditions Rivages Noirs pour l’envoi de ce roman. N’hésitez pas à consulter ma note de lecture sur Darktown qui ressort en poche.

Temps noirs (trad : Anne-Marie Carrière, 461 pages, 23 euros)

 

 

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