L’obscur Philippe Testa

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Apocalyptique devenir de l’ultra-libéralisme, portrait pessimiste de nos sociétés où l’économie de la distraction déploie la hiérarchisation et une compétition sans limite au service d’happy few. Même si l’on peut penser que Philipe Testa commente un peu trop l’inscription politique de son action, il parvient dans L’obscur à inventer une langue pour cet avenir proche, une jolie sémantique pleine d’anglicismes apte à rendre la normalisation de cette société qui, surtout en ce moment, ressemble à la nôtre comme un cauchemar révélateur.

Je ne souhaitais pas particulièrement évoquer la situation actuelle de confinement et pourtant ce livre y renvoie sans cesse. Sans aucunement vouloir, céder à une fascination facile pour le pire, il est tentant d’analyser cette épidémie comme un signal d’un effondrement à venir, la fin d’une façon de penser qui cache échec et désastre derrière la volonté d’en faire toujours plus, comme si aller plus loin dans l’aliénation individuelle, la séparation des individus, leur mise en concurrence perpétuelle pouvait être une réponse. Disons-le ainsi, il semble difficile de n’être pas en accord avec l’accablant constat dressé dans L’obscur : les winners, Überklass (très belle trouvaille avec le schon D), se prélasserait dans un ennui repu, en laisserait des bribes aux cadres sup, étapes intermédiaires de la domination et façon de la maintenir en focalisant sur eux, sur leur peu de pouvoir, la frustration. Philippe Testa parle d’ailleurs avec justesse de ce que d’autres ont appelé l’économie de la distraction. Une sorte de distorsion du temps animé seulement par le vide des « notifs », par les « news break », par les « data » inexploitables mais qui donnent une illusion de rationalité. Un temps dans lequel nous sommes, tous, en train de nous débattre. Une part de nous aurait aimé que ces idées, indispensables et d’une pertinente colère, fussent exprimées un peu moins en commentaire, délivrées au fil de scènes se suffisant à elles-mêmes.

J’ai ça en commun avec ces personnes : nous survivrons plus ou moins longtemps, mais quoiqu’il arrive nous nous retrouverons tôt ou tard seuls avec nous-mêmes. Nous nous éteindrons dans l’indifférence. Parce que c’est ainsi : on meurt et le monde nous oublie.

Cependant, ce jeu ce commentaire perpétuel de l’action, ce désir de comprendre comme derrière barrière au désenchantement, apparaît comme une force de cohérence avec le projet. Dans un avenir pas si éloigné, nos émotions mêmes seront peut-être passées au laminoir d’une communication restreinte, réduite à quelques structures facilement interprétables. Notre langage sera alors un amalgame de slogan publicitaire, de statuts sur les réseaux sociaux devenus des extens (la continuation de la compétition dans les rares loisirs accordés par la société). Dès lors, le narrateur tente de se débrouiller avec sa différence et ses réflexions aux allures de commentaires parfois donc un rien appuyés. Tout l’intérêt du récit tient alors à l’insidieuse progression de l’effondrement, échos et annonce. Des coupures temporaires d’électricité, des repas avec un collègue survivaliste, des nouvelles des émeutes autour des gated communauty pour fortunés retraités, le couple de son frère qui se confronte à sa réussite trop exactement conforme à l’image à laquelle la société veut réduire le malheur de nos existences, l’équilibre entre la vie perso-prof. Une façon de jouer, pour l’auteur, avec l’idée que tout est déjà écrit. La catastrophe, une coupure d’électricité et c’est nos mondes de substituts (de loisirs et de nourriture) qui s’effondre. Assez flippant, faut bien le dire, de lire ça en ce moment. La population de la terre apprend soudain que la mission sur Mars est un échec, que faim et cannibalisme ont rattrapé les colons. On devine ce qui va arriver à nos survivants.

Une des belles idées, sans doute la plus politique de ce roman, est que seuls les inadaptés survivront. Le narrateur s’enfuit de Lausanne avec sa compagne dépressive. Ils survivent, comme à l’écart d’eux-mêmes, dans cette distance au personnage qui caractérise tout le roman. On en conserve, quand même, une vision cauchemardesque, infiniment trop possibles de nos devenirs.



Merci aux éditions Helice Helas pour l’envoi de ce roman.

L’obscur (204 pages, 18 euros)

2 commentaires sur « L’obscur Philippe Testa »

  1. J’aime pas trop me faire encore plus peur en examinant les pires scénarios et en disant qu’on y va direct. Et si on inventait ensemble d’autres façons de faire, si on demandait des comptes à ceux qui pilotent, si on exigeait ensemble de vivre ensemble et pas pour quelques firmes toutes puissantes ? Merci à ta chronique et à ce livre de poser les questions y compris de l’après confinement.

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    1. Pas un livre facile à lire en ce moment. Il reste une possibilité que nous n’allions pas vers le pire. On espère une réaction, un changement, même si ça a l’air mal parti…

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