Pourquoi rêver les rêves des autres ? Fernando Pessoa

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Vision de Pessoa, de sa poésie de la sensation et de la pensée, de la diffraction quasi schizophrénique de son oeuvre à travers ses hétéronymes dont ce choix de lettres illustre la genèse. Pourquoi rêver les rêves des autres offre une plongée assez surprenante dans la création en cours de cet homme pluriel, complexe dont la correspondance révèle souffrance et générosité.

Quel grand plaisir de retrouver Fernando Pessoa, de voir dans ses lettres à quel point jamais il ne se réduit au mythe que l’on a fait de soi. Comme pour toute correspondance, ce bref recueil, dans un très beau format destiné à être envoyé puisque la jaquette se transforme en enveloppe, le lecteur reste à la fois captivé et déçu. Intimité dévoilée dont ici il faut se demander à quel point Pessoa n’envisageait pas lui-même ce dévoilement, concevait cette correspondance comme un éclaircissement de ce douloureux (il en envisage souvent l’aspect clinique) processus de dépersonnalisation. Le lecteur se trouve donc happé par ce jeu de retour et de projection sur son œuvre. La préface insiste d’ailleurs assez justement sur l’invention d’une réception critique, d’un jeu d’écho et de reprise permis par ses hétéronymes. Pour ceux qui ne connaissent pas Pessoa, cet auteur décisif cliva son œuvre en plusieurs personnalités aussi distinctes que leur style caractéristique. Le poète, l’occultiste, le critique, le philosophe aboulique de l’indispensable Livre de l’intranquillité. Au fond, cette correspondance touche son but : impossible de ne pas vouloir se replonger dans Pessoa. J’avoue n’en connaître seulement la personnalité (une des lettres en précise sa proximité, son caractère de demi-hétéronyme, de mutilation de lui-même) de Bernardo Soares et de son Livre de l’intranquillité dont j’ai bon espoir de vous parler bientôt.

Quoi qu’il en soit, l’origine mentale de mes hétéronymes provient d’une tendance congénitale et constante à la dépersonnalisation et à la simulation.

Cette très brève correspondance nous happe surtout quand elle définit ce qui pour Pessoa serait une œuvre non-sincère : « celles qui ne contiennent point d’idée métaphysique de fond, c’est-à-dire celles à travers lesquelles ne passent pas, ne serait-ce comme une légère brise, la notion de la gravité et du mystère de la Vie. » Irréfutable, sans doute. Éclairage parfait de la conception poétique de Pessoa : on peut malgré tout regretter que le choix éditorial en suggère une trop grande cohérence. « Et s’il m’arrive d’être cohérent, ce n’est que par une incohérence de ma propre cohérence. » Le choix des lettres se concentre sur celles qui ont l’allure de manifeste, celles où Pessoa tente de redéfinir un moment de sa pensée. Souvent en crise. « Je ne suis guère  certain d’être complètement lucide. Je crois être sincère. Il me reste au moins l’amertume d’esprit, fruit de la pratique antisociale de la sincérité. » Cette magnifique correspondance a la vertu d’offrir un aperçu, un court regard sur la pluralité des intérêts de l’auteur, des lettres à des occultistes pour son intérêt pour les horoscopes et son identification avec des auteurs du passé comme Francis Bacon née sous la même étoile de la dépersonnalisation, son soin à approcher son aboulie par une classification médicale mais aussi, nettement plus surprenante (le volume vaut d’être acheté rien que pour le portrait de Pessoa en flagrant délit) amoureuse avant qu’un de ses hétéronymes ne s’y immisce. Les lettres, hélas, sont parfois tronquées. On aimerait en lire les oscillations et les contradictions, voire le souci du matériel qui hante ce genre de textes. J’avoue ne pas savoir où en est l’édition en français de la correspondance de Pessoa mais ce court volume donne très envie de la découvrir en intégralité. On pourrait finir sur le mot qui manque, ce rien que veut communiquer Pessoa, à sa mère et à Ophelia, et qu’il ne parvient à dire, ce mystère dans toute sa gravité donc.



Merci aux éditions Lorma (Lettres de mon ailleurs) pour l’envoi de ce pli.

Pourquoi rêver les rêves des autres (trad : Margaux Bricler, 61 pages, 7 euros 50)

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