Représailles Florian Eglin

41yXGeq6a1L._SX322_BO1,204,203,200_

Le surgissement de la violence, l’écriture de ses mythes et de sa fascination. Derrière le rythme du thriller, heurté et haletant, Florian Eglin livre un récit référencé, un conte cannibale où l’homme apparaît dans ses déchaînements irrépressibles, la femme dans ses meurtrières pulsions protectrices. Roman sur la création et ses cauchemars, Représailles s’amuse aussi de ce que l’on met de soi dans un livre, de toutes les forteresses de mots ainsi construites.

Un des charmes les plus évidents de ce roman qui happe son lecteur est de parvenir à entretenir, simultanément à une intrigue haletante, une distanciation ironique à ses propos. Représailles peut se comprendre comme une réécriture, un hommage aux grands textes qui le hante, un exorcisme à sa fascination pour la violence. Il est un vrai délice à comprendre qu’autre chose se joue en permanence derrière la description. Nos ressentis sont si rarement inédits, nous en répétons les structures anciennes : Florian Eglin suggère aussi à quel point nous y sommes enfermés.Le mâle a sa violence et ses mythes : autant de récits hyperboréens, de tatouages flaubertiens, de cette brutalité primordiale si peu pour les enfants. Tous ces récits sont des codes dont s’empare Représailles avec toujours cette ambiguïté de l’ironie. L’apprêté du ton, ellipses et phrases nominales, l’extériorité de cette masculinité hermétique, n’évitent pas entièrement la complaisance. Pire, renvoie le lecteur à sa fascination pour les scènes de bastons, pour ces brefs chapitres où le héros affirme enfin toute la violence qui hante ses écrits, cicatrise mystérieusement son visage.

Alter-ego parodique de l’auteur, bigger than life aussi, Tom Gonthier est écrivain. L’occasion pour Florian Eglin de se livrer à un joli exercice d’admiration. Toujours allié à une certaine volonté d’exorcisme. Un des mythes les plus encombrants de la violence, outre celui de la vengeance et de la justice punitive, est celui de la rédemption. Représailles moque le désir de passer à autre chose, de se débarrasser de ses obsessions en les refilant à autrui. Tom est un peu ridicule, pathétique au sens fort du terme : sa violence et ses assassinats en forme d’auto-défense sont aussi un exutoire à ses fantasmes adolescents, à ses traumas enfantins. Et ça marche, l’auteur le sait : la description de la violence est toujours empruntée, expression d’un inconscient collectif mais aussi reprises de nos textes fondateurs. J’avoue un certain plaisir, coupable va s’en dire, à retrouver R. E. Howard : une de mes lectures d’adolescentes dont l’empreinte me revient. Refus de la civilisation, culte du corps, issus politiques de plus incertaines, l’auteur de Conan chantait la violence et la guerre et le profond malaise par procuration exprimé dans ses weird tales. Un jour, je vous causerais des éditions Néo. Voilà longtemps que je me dis que je devrais relire REH (j’attends encore une traduction en français de sa correspondance avec Lovecraft) peut-être pour expliquer cette tentation suicidaire partagé avec Crevel. Une même plongée dans un inconscient bien sûr sans solution ?

Passons pour revenir aux emprunts d’Eglin. Après le déchaînement de violence par lequel Tom tabasse à mort ses poursuivants, le cul. On baise dans ce roman comme si on vivait dans une scène de Djian, celui de ses premiers romans. On vit à l’ombre surtout du roman américain. Jim Harrisson est un fantôme pour Tom : une autre mythologie dont s’écarte, en n’en jouant toutes les cartes, l’auteur. L’humaine sauvagerie se déploie seulement dans l’isolement des grands espaces, osons dans le risque d’en faire trop. Le dénouement, admirable et incompréhensible comme doit le rester la violence, revient sur ses pas : dans la taverne de l’ogre, là où tout a commencé, là où depuis toujours se célébraient des rites païens, à peine déguisé par la culture catholique. C’est trop, c’est bien. Florian Eglin s’empare alors de tous les codes du thriller : le personnage reste extérieur à lui-même, qualifier seulement dans ses gestes, pour l’essentiel des choix mauvais, rester en Corse, affronter le milieu. Le roman perd un rien de puissance quand il s’éloigne de ses dimensions mythologiques. Il conserve pourtant son ironie primesautière notamment par la relation entre Catalina et Thierry et, disons-le, cette sorte de désinvolture dans le traitement de l’enquête qui est la marque des grands romans noirs. Ensuite vient l’accélération du dénouement, son absence de salut : Tom n’écrira plus ce roman qui devra lui apporter succès et reconnaissance, au risque de l’enfermer encore et toujours dans la répétition de ses traumas. On espère pour Florian Eglin succès et apaisement, cette distanciation pour poursuivre son écriture si heureusement consciente d’elle-même.



Merci aux éditions de la Baconnière pour l’envoi de ce roman. Au moment d’écrire ces lignes, je vois que sa publication est repoussée au 7 mai. Désolé pour l’avance…

Représailles (380 pages, 20 euros)

Un commentaire sur « Représailles Florian Eglin »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s