L’hôpital, une hostobiographie Alphonse Boudard

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L’hosto sans chiqué, frime ni plainte. Une épopée délicieusement argotique à travers les pérégrinations d’Alphonse Boudard d’hôpitaux en sanatorium. La débine et la débrouille, l’alcool et le cul, les vies rêvées, écoutées aussi dans leurs crasses géniales ou banals. L’hôpital, autant d’instantanées, sombres mais rieurs, de la vie, de la façon dont Boudard se prétend dupe d’aucun discours.

Alphonse Boudard poursuit son exploration langagière des « lieux de vacherie. » La prison ou l’hôpital sont pour l’auteur un lieu où se forge un argot sensible de son autre rapport au monde qu’il impose. L’enfermement laisse, on le comprend, une haine renouvelée pour les gardes-chiourmes, une certaine défiance aussi pour toutes les communautés, les discours qui prétendent y échapper. Il est difficile d’être toujours en accord avec Boudard (des relents de racisme – il aurait choppé sa tuberculose à cause d’un Sénégalais !!-, d’homophobie et une posture sur les femmes que l’enfermement, plus que l’époque, explique peut-être), il est impossible de ne pas le comprendre. Une chienne de vie, ça vous apprend à pas vous laisser prendre, ça vous fait un type rétif, un loustic qui cache mal sa fascination pour les mauvais coup, un roman qui aime les histoires où se reflètent sa conception sans appel de notre triste humanité. Après avoir dézingué, dans Les combattants du petit bonheur la bonne conscience de la Résistance, le bien et le mal tout tracé dans des discours abstraits, peu apte à considérer son prochain dont Boudard si bien rend compte dans ses livres, avec une véritable jouissance pour le lecteur, l’auteur s’en prend à chacun des discours attendus sur la maladie. Si vous voulez rédemption et sagesse, farder vous La montagne magique, si vous croyez au métamorphose de la tuberculose, pour emprunter la formule de Susan Sontag, taper vous Mars pour croire que la maladie est un destin à affronter. Si vous êtes assez lucide pour penser que c’est surtout la faute à pas de chance, que les déterminants sociaux jouent à fond, vous pouvez lire L’hôpital.

 

Si un écrivain, apparaît avant tout dans son rapport particulier à la langue : Boudard ici trouve toute son ampleur. Sans doute parce qu’il la commente à plusieurs reprises. Il comble ainsi une des attentes du lecteur qu’il prétend pourtant déjouer. Un peu facile de ma part de souligner qu’il n’est jamais aussi lucide qu’il ne le croit. Qui n’est pas assez fou pour soigner ses illusions sur lui-même. Sur son écriture, c’est déjà énorme, il ne se trompe peu quand il souligne son très évident travail sur la formule, sur les coupes claires sur les envolées émotives, sur la pitié qu’il ne cherche pas à infliger à son lecteur. La fin dénoue que dalle, la maladie se poursuit, les mauvais coups aussi, reste la suite romanesque que ce livre donne envie de poursuivre. Néanmoins, pas aussi lucide qu’il ne le pense : toujours par son côté anar de droite qui de fait, à son insu, reproduit des schémas de pensées. Une satire du milieu éditorial plutôt bien sentie mais aussi une sorte d’incompréhension pour cette jeunesse hippie. Peut-être d’ailleurs faut-il la comprendre comme une crainte pour la jouissance libératoire de son discours, la conscience des frustrations qu’il porte. Chez Boudard, la femme attend d’être mieux baisée pour s’épanouir, l’homme existe surtout dans ses fantasmes verbaux. La tuberculose – autre mythe tenace – s’accompagnerait d’une certaine frénésie sexuelle, les lieux d’enfermement la renforcerait. On cause chez Boudard, on s’invente une vie, on écrit comme l’auteur le roman de sa destinée. Il en reste des personnages hauts en couleur. Un acteur arménien, grand masturbateur, devenu antisémite féroce d’avoir incarné pendant longtemps la caricature du juif pour les films de propagande, un cosaque qui chaque nuit chie, un  prétendu licencié en droit, authentique alcoolique, qui se prend pour Lamartime pour séduire une bonne sœur…

Ça vous rend modeste l’olfactif… On était poussière, on tournera charogne. Tout le reste, n’est-ce pas, n’est qu’encyclique… Lorsque à présent m’arrive aux naseaux, au détour d’une rue, au coin d’une catastrophe, des effluves d’égout, de faisandé… ça me ramène bessif à Stropiat, sa vomique ! C’est en sorte ma madeleine de Proust. Vous dire alors si je suis gâté d’heureuses réminiscences ! Nathanaël, mon délicat, jette ce livre s’il te débecte, ne te gêne surtout pas !

Un humour énorme, un refus de l’émotion par une façon de transparence du narrateur où perce pourtant l’émotion. Les lieux de vacherie c’est celle où la mort n’a plus de masque. L’agonie au quotidien, les copains qu’on abandonne au moindre répit tuberculeux, les rechutes qui font valser les illusions, les noctambules expédients où transparaissent une vraie peur de la fin. On passe, on sert au lecteur anecdote et séduction. Il en reste malgré tout une certaine éducation. Alphonse se met à lire, à écrire en loucedé, à enregistrer ce qui ne va pas tarder à s’éteindre.  Si parfois Boudard se laisse un peu prendre, vieille scie des anars de droite, à une forme d’anti-intellectualisme, à une manière également de relativisme culturelle (les luttes entre communistes et cathos renvoyées à un égalisateur pareil au même) un des charmes de son écriture reste son mélange de registre. Inutile d’insister sur sa maîtrise de l’argot, sa façon de le rendre intelligible, par immersion, au lecteur ; plus profitable de souligner le plaisir à découvrir ses détournements de la culture qu’il est en train d’acquérir. Un joyeux foutoir sonore, le plaisir du jeu de mots et de la paronomase pour s’amuser des références nombreuses de ce texte.



Un grand merci aux éditions de la Table Ronde pour l’envoi de ce roman

L’hôpital, une hostobiographie (365 pages, 8 euros 90)

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