Blague Yànnis Palavos

Blague

La grimaçante absurdité du monde en dix-sept nouvelles tranchantes dont le réel tient à leur basculement. Sous ces allures fantastiques ou d’un tendre comique, Blague agit aussi comme révélateur de la situation sociale de la Grèce mais aussi de notre commune disparition. Dans le dispositif de ces nouvelles, dans leur évidence, malgré leur chute toujours si maîtrisée, Yànnis Palavos parvient à faire surgir une réalité tout aussi improbable que celle que nous nommons notre.

Depuis quelques titres, les éditions Quidam, que ce soit pour les romans d’Arno Camenesih ou celui de Pierre Terzian, nous rappelle que rien n’est plus sérieux que l’humour, voire que le décentrement proposé par la littérature est la seule apte à restituer cette sorte de distanciation ironique derrière laquelle nous apparaît toute la gravité de cette réalité avec laquelle si mal on compose. Yànnis Palovos manie tous les masques de l’humour pour charmer son lecteur par des textes dont la brièveté souligne l’incarnation. Blague témoigne d’un vrai talent pour poser des situations et, surtout, pour y emporter son lecteur. L’humour, on le sait, est une question de rythme. Sa lourdeur serait de s’attarder. Un petit sourire : faites-moi confiance vous allez être surpris, toutes mes histoires sont, au fond, trop tristes pour ne pas s’en amuser. Tout récit s’élance d’un vide, combat une panique de la fin ou tente, comme Blague, de s’amuser de ce langage qui fait advenir nos pires peurs. Ce recueil de nouvelles, comme toute littérature digne de ce nom, est hanté par la disparition, par les failles d’un quotidien ainsi mises en lumières.

Les protagonistes de ces nouvelles sont souvent un rien paumés, autant symptômes d’une situation sociale grecque sans débouchée pour ses diplômés que possible reconnaissance autobiographique de l’auteur. Le moment où tout dérape sera celui où s’ouvrira une porte sur un vide si obstinément masqué. La nouvelle éponyme raconte une de ses pitreries si susceptibles de servir de révélateur. Soudain, à cause d’une pancarte plaisanterie, plus rien derrière la porte des toilettes, soudain on sait surtout la douleur de Stàvros, de ses amours malheureux. Blague propose souvent un basculement dans une réalité autre qui sert de miroir à la vanité de la nôtre. Un jeune homme discute avec sa grand-mère morte. Que va-tu faire de ta vie ? Yànnis Palavos, par le rire, s’écarte du constat générationnelle, de la résignation à laquelle il pourrait trop facilement céder. Après sa mort, un homme est transformé en agrafeuse et éprouve toutes les métaphysiques qui pourrait donner à cette autre existence : religion, écriture, résignation. Ou tout simplement, n’être plus traiter comme une merde. Si on peut parler d’humour, si on ne craint pas les rapprochements trop grands, ce serait à la façon de celui de Kafka. Si les métamorphoses de Blagues sont un apologue, elles n’imposent aucun sens supérieur ou définitif. La forme brève intervient alors comme fragmentation de la pensée, façon d’assumer ses contradictions.

Toute la cohérence de ce si attrayant volume tient justement à ces contrastes. Toutes les nouvelles ne sont pas des histoires d’hommes qui veulent rembobiner leur existence ou d’homme qui disparaissent d’avoir assassiné son chien. Certaines portent un indéniable regard sociale. Le plus fantastique, au sens le plus douteux, serait sans doute notre vie quotidienne. Surtout celle hantée par la disparition. Yànnis Palavos sait lui donner une pluralité de visages : un homme rêve sur un modèle lingerie d’un antique catalogue, comprendre, aussi ou peut-être, fantasme un retour à sa vie au village. Cette vie ordinaire est très présente d’être évoqué en quelques lignes, comme un regret dont on ne saurait se détacher pas plus qu’on saurait tout à fait le prendre au sérieux. La vie, comme un enfant qui fait du vélo pour la première fois sans ses roulettes, continue à tourner dans sa difficulté. Notons aussi, pour une comparaison des plus flatteuses, que les nouvelles de Yànnis Palavos teinte son ironique mélancolie d’une épaisseur d’art pas si lointaine de celle de Jaume Cabré dans Voyage d’hiver ou dans Quand arrive la pénombre. Un air de Liszt ou la vie de François Villon après les poèmes. Une certaine douleur et la possibilité que, malgré tout, ça passe. Un éclat et puis… La vie, quoi.



Un grand merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman.

Blague (trad : Michel Volkovitch, 108 pages, 13 euros 50)

 

 

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