Solénoïde Mircea Cartarescu

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La vie dans les rêves, l’existence dans l’écriture ou dans la quête pulsatile, lévitationnelle et hallucinée d’une porte de sortie. Sous ses allures de journal, Solénoïde développe une très belle réflexion sur l’acte d’écrire, tant son solipsisme que ses maigres chances de rédemption. Pourtant,  par ses intrusions de rêves, d’interprétations, ses plongées dans un réel roumain halluciné, son appel à l’aide contre une invivable et souvent débousselée réalité scolaire, Mircea Cartarescu enferme le lecteur dans le corps du livre auquel il parvient à donner une multitude de formes. Assurément un immense labyrinthe textuel.

Une petite coupure dans les relectures. Une façon aussi de repréciser ma démarche, de toujours en faire un écho à la lecture en cours. Une posture critique qui ne serait pas réflexive (comprendre qui avance en proposant une réflexion sur son propos) me paraîtrait une imposture. Certes, l’imposture est à la base de ce procédé étrange qui consiste à s’emparer des propos d’autrui pour les jauger, pour diffuser plus ou moins planqué un jugement de valeur. Les relectures, surtout d’œuvres majeures comme l’Ulysse de Joyce ou Au-dessous du volcade Malcom Lowry interrogeaient la superficialité de ma démarche. Difficile de repêcher des impressions seulement sur des livres si déjà précisément analyser. Peut-être ne  faut-il pas craindre alors la beauté du contre-sens, ne pas feindre l’originalité, se réclamer de notre naïveté, continuer à descendre dans l’élaboration d’une vérité du texte. On cause ici, si si, de Solénoïde : un des enjeux de ce livre indéniablement majeur est de parvenir à la réalité de l’hallucination, à nous en rendre la pertinence visuelle, disons aussi la vérité de la peur des cauchemars, souvenirs et autres notations quotidiennes si bien entremêlées – comprendre avec une très belle négation du temps – par un narrateur aux limites de la folie.

Je n’ai pas écrit de fiction, mais cela a libéré ma véritable vocation : chercher dans la réalité, dans la réalité de la lucidité, du rêve, du souvenir, de l’hallucination et dans toute autre réalité.

Dans une prose magique, toujours au seuil du basculement dans un enfermement halluciné, étouffant toujours pour insister sur l’absolu nécessité (à l’écrit et dans cette vie qui n’en est qu’un miroir – ou l’inverse?). La réflexion, dans son sens le plus spéculaire et le plus spéculatif (miroir gémélaire et dépassement pratique des possibilités de la prose), reste une quête d’une autre dimension, d’un autre corps. Donner visage à nos enfermements. Après avoir essuyé un échec poétique, une lecture désastreuse de ce poème La chute apparu, pour lui seul, comme une illumination de gloire à la Roussel, le narrateur devient prof dans une lointaine banlieue, achète une baraque au milieu du quartier tzigane et en découvre le solénoïde. La géodésie, les impulsions telluriques, sont des lignes de force de ce roman qui fait de Bucarest un corps arpenté sans échappatoire par le narrateur réfugié dans la rédaction de son journal. Il faut en souligner à la fois la tenure, la texture à la fois transparente et obscure, seules aptes à rendre obsessions et ressassements de l’écriture diariste mais aussi l’amalgame des histoires et les variations des horreurs et des histoires. Comme dans un cauchemar pour employer une comparaison un peu trop évidente. Pour tendre à une écriture onirique, Mircea Cartarescu laisse la sienne miroiter de cette évidence cauchemardesque, de la simplicité qu’on le plus souvent nos paniques. Entre souvenirs et rêves, dans le même désir de leur trouver un sens supérieur, un arrachage de dents, une opération mystérieuse, le quotidien de l’école compris comme incapacité à trouver sa salle ont une réalité charnelle pleine.

La littérature est un musée des portes illusoires, des artistes préoccupés par les nuances de marron et par l’imitation la plus expressive des chambranles, des gonds, des poignées et du noir velouté du trou de la serrure.

Écrire pour l’auteur ce serait entré en résistance avec la réalité, donner un autre corps à notre enfermement dans ses tristes limites. Récit de l’enfermement, carnet des sous-sols de la folie solitaire, Solénoïde offre un vertigineux jeu de dédoublement. Il faut le noter, le lecteur se projete parfaitement dans les hallucinations du narrateur comme dans une projection, une forme autre de rationalité. Reflet, dès lors, d’une obsession du corps. Le lieu, son labyrinthe, où se reflète idéalement ce désir de double qui hante l’écrit comme son rêve. Le narrateur invente, reconstitue ou se laisse croire c’est tout un, un frère de l’ombre, un jumeau mort tôt de présenter la si littéraire, et rare, pathologie d’avoir tous les organes strictement inversés. Le narrateur poursuit son enfance déguisé en fille. L’auteur sait en rendre la souffrance mais aussi, sans insistance, suggéré qu’il s’agit d’un lieu commun de la littérature. On pense ici à Leiris. Le narrateur rencontre ensuite Irina avec qui il rencontrera, littéralement, les lévitations de l’amour, fera un enfant. La quête du double, toujours. Le moment peut-être de souligner l’humour radical (façon la plus évidente de souligner la fragilité de notre conception de la réalité) de ce livre. Un humour à la Kafka, nous y reviendrons. L’autre double évident du narrateur serait l’auteur lui-même. Le journal est souvent peu exempt de ressentiment. Le narrateur se projette non tant dans la vie qu’il aurait pu avoir mais dans les livres qu’il aurait pu écrire. Jouir de la reconnaissance dont, visiblement, jouit l’auteur de ce livre dont le reste de l’œuvre me reste à découvrir. Le double, alors, d’une confiance désespérée dans la littérature. Les doublures aussi d’une érudition qui offre des miroirs au manuscrit du journal de l’auteur, de vies plus ou moins fictives qui donne un autre corps à sa quête. On laisse au lecteur (serait-ce une autre facilité de ma superficielle approche critique ?), le plaisir d’un découvrir le tracé halluciné.

En tant qu’écrivain, tu t’irréalises à chaque livre que tu écris. Tu veux écrire sur ta vie et tu n’écris toujours que sur la littérature.

Ce labyrinthe gigogne (un corps qui contient un autre corps, de la maison au sarcopte de la gale) est avant tout littéraire. Un voyage dans les textes, un effarement dans les références. On s’invente toujours un univers à partir de référence à un imaginaire collectif. Mircea Cartarescu passe de la quatrième dimension au discours magnétique très XIX siècles, de l’enfer de la tyrannie roumaine communiste aux continuités de nos récits de rêves. On peut le comprendre ainsi : l’horizon d’attente du journal intime, de tout récit sans doute, est ce qui ne nous appartient pas, nous échappe, la réponse incompréhensible à cette question qui résoudrait notre panique face à l’univers. La littérature ? Un itératif appel à l’aide. Un refus maniaque du vieillissement comme la très drôle secte des piquistes qui défile avec des panneaux : « à bas la mort ». Écrire serait aussi risible et nécessaire que cette vaine prétention. Solénoïdes au-delà de ses hallucinations propose alors une réflexion pratique sur le journal, sur sa volonté d’arrêter  le temps, sur sa risible et compréhensible avarice. À l’instar du narrateur, l’écrit diariste est aussi une façon de garder ses premières dents, ses premières mèches de cheveux. Le temps, pourtant, dans ce roman s’arrête, le fil du récit, entre souvenir et rêve, permet de très belles ellipses. Cette réflexion, toujours en mouvement, sur le journal propose d’ailleurs une relecture de celui de Kafka, le maître du rêve. On pourrait finir cette note de lecture, voulue toujours aussi inachevée qu’un rêve, pleine d’un message suspendu, par cette indication : on s’en rend compte à sa toute fin, Solénoïde est la lecture parfaite pour ce temps de confinement.

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