Narcisse et Écho Markus Lüpertz

71332Les couleurs du génie, la tension vers la peinture, vers ce dithyrambe qui serait une figure du mythe, l’individu et la place de l’artiste dans la préservation du mystère de l’art. Dans ce très large recueil de textes, Markus Lüpertz creuse, travail au jour le jour, sa recherche de la forme  non seulement dans la peinture mais dans sa prose où poétiquement raconter (décrire sans expliquer) ce qu’il tente de faire. Narcisse et Écho ou la joyeuse liberté de la peinture, de la beauté qu’il continue à s’acharner à nous faire voir.

Commençons d’abord par remercier les très belles éditions L’atelier contemporain de persévérer à restituer l’art tel qu’il se pratique et se pense aujourd’hui. Une nécessité sans cesse plus urgente en ces temps pour le moins troubles. Avec force Markus Lüpertz l’affirme, le répète comme on laisse voir une blessure mal cicatrisée, peintre, sculpteur, poète…, « les artistes aident les hommes à voir le monde. » L’auteur insiste : le voir n’est pas le comprendre, moins encore le juger à l’aune d’une morale ou d’une politique. Si nous sommes bel et bien incapables de parler de la peinture de Lüpertz, il faut reconnaître il a trouvé une forme à l’expression de sa pensée. Une poésie ; cadence et mystère. « Tout art compréhensible est mauvais » Narcisse et Écho n’est jamais un commentaire, une explication définitive, une façon de faciliter l’accès à ses toiles pour que le spectateur puisse dire : j’ai compris. L’auteur s’exprime toujours dans une forme versifiée, une pensée scandée par des retours à la ligne. Ce recueil de texte est alors magnifiquement composite, homogène pourtant dans son désir de maintenir son mystère. L’appréhension la plus immédiate des poèmes de Lüpertz serait de les réduire à des visions, des paysages partagés entre mystères et mythe. Des tableaux sous une autre forme ? « Or, sitôt qu’une chose est nommée,/ elle est perdue pour l’art. »

L’individuel comme ultime forme de gaieté, et donc l’art comme univers rempli d’étoiles, d’étoiles de gaieté, et la lune du rire, et le soleil radieux du génie.

Avec une hargne certaine, peut-être pas injustifiée, l’auteur s’en prend à la critique, à son ignorance, à son manque d’individualité dans sa capacité à répéter des discours tout fait. Mon incapacité à causer peinture et poésie peut-être me permettra de ne pas me soumettre à ce défaut. Disons par une incapacité à adhérer totalement au propos hautement individualiste de Markus Lüpertz qui intervient cependant comme un rappel salutaire. Sans doute convient-il de se débattre contre « cette coalition d’inconsistance, d’inconsistance esthétique. » On peut aussi très facilement entendre la défiance de l’auteur envers un art politique, envers la comédie de l’artiste engagée, adhérer à cette nécessité de voir l’art comme une dépense. Une considération pour son luxe qui combat ceux qui affirment « que tout ce qui est singulier, inattendu et difficile à comprendre s’assimile à un luxe. » Dans un paradoxe seulement d’apparence, la forme poétisée de la parole de Markus Lüpertz met à jour les mécanismes du monde l’art, en question même sa rétribution. On demanderait à l’artiste toujours une contre-partie, une soumission à l’air du temps, une façon de, comme il le dit dans un de ses très beaux textes, à mourir avec les problèmes de son temps. On peut malgré tout penser que, parfois, le refus et l’exaltation vire à la pose : l’artiste, éternel intempestif, génial incompris. L’excès d’affirmation comme expression du doute. À contre-jour on devine la douleur : Lüpertz voulait fonder une académie, ça ne marche pas.

C’est que je cherche toujours l’aventure, que je cherche toujours à vivre quelque chose à travers la peinture.

Au-delà des textes polémiques, Narcisse et Écho est souvent passionnant dans son rendu au jour le jour du travail du peintre et du sculpteur, la quête de la couleur, de la matérialité et du poids exact de sa représentation. Les journaux de Lüpertz (à New-York ou celui de sa réalisation de sa monstrueuse statue d’Hercule) sont très intrigant. L’atelier comme si on y était. Peu à peu, dans cette répétition du motif que donne à lire tous ces textes, se devine une conception, un essai toujours en prise avec sa matière, de rendre la figuration picturale, le dithyrambe, à son mythe. « Le peintre, le grand peintre perfore/Ce mur qui nous serre de si près/ Et que nous nommons la vie. » Donner à voir la trace des dieux enfuis serait, qui sait, un des mediums de la peinture de Lüpertz toujours au contact d’un sacré dont Narcisse et Écho nous fait ressentir l’ambivalence. Pour lui, peindre des visages, si cela ne revient pas à « l’analphabétisme de la réalité et du réalisme » de se confronter à Dieu, mettre de la croyance et du mystère. Je ne sais pas trop : mais si la peinture parvient à transmettre un doute, faire vaciller nos faciles conceptions du monde, tout n’est peut-être pas perdu.



Un grand merci à l’Atelier Contemporain pour l’envoi de ce grand livre.

Narcisse et Écho (trad : Régis Quatresous, 602 pages, 30 euros)

 

 

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