Aminadab Maurice Blanchot

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Un homme entre dans une maison, se croit appelé par une femme à la fenêtre ; il entre dans un domaine où la parole fait Loi, énigmatique, où le désir de connaissance n’est qu’une discussion cauchemardesque, où identité, représentations et ressemblances s’amalgame dans une prose inquiète. Aminadab, second roman de Blanchot, fait de cet immense critique un romancier de l’étrangeté, du désastre, de la nuit mais surtout du dévoilement sans cesse repoussé.

Une note de lecture un peu particulière pour ce temps encore suspendu. Elle témoigne surtout d’un projet intenable, impossible peut-être à mener à terme. Réticences, doutes, fragments et intuitions comme manière de repêcher ce que l’on pourrait dire d’un texte. Se sentir ainsi au cœur de la très haute idée que Blanchot se faisait de l’écriture. L’idée originale était de tenter une relecture croisée d’Aminadab et de L’écriture du désastre. Une façon de lier les deux pôles de cet écrivain qui fut, à moi comme à tant d’autres, si décisif. Pour ceux qui ignorent tout de Blanchot, rappelons qu’il a partagé son œuvre dans une partie nocturne, des romans de la panique et de la perte, dont Aminadab est une incarnation idéale, et une partie diurne consacrée à une critique littéraire d’une rare intelligente où l’écriture était portée à son incandescence. Il faut lire et relire L’espace littéraire ou le Le livre à venir. Mon projet était, avec sans doute un rien de prétention, la manière dont ce si éminent critique devenait narrateur pour emprunter une expression de Roberto Bolano. Une façon de réajuster mes souvenirs, d’en corriger une image inutilement dépréciative. Mes lectures des romans de Blanchot, celle d’Aminadab date de 2009, conservait un souvenir défavorable par une erreur de perspective : trop imprégné de sa pensée critique, longtemps ses romans m’ont semblé un calque insistant de qu’il trouvait chez autrui, chez Kafka notamment. À la seconde lecture, il se dégage de ce roman une tension vers autre chose, des personnages confrontés à leur volonté de dépassement mais aussi, dans le contexte de 1942, à son absurdité.

Je ne pourrais vous parler des dernières étapes par lesquelles ils passent avant d’apercevoir cette grande ouverture sans porte qui est le terme où ils aspirent.

Dans Solénoïde Mircea Cartarescu parlait des fausses portes de la littérature, du leurre d’un autre univers qu’elle nous offre. Blanchot ne cesse de nous y confronter sans jamais trahir cette aspiration de Thomas, son protagoniste. Tout le talent de l’auteur est de nous entraîner dans cette maison forclose, dans cette « immense cage sonore, où chaque entend ce que disent tous les autres », est de nous plonger dans sa logique de la faute, de la culpabilité sans pouvoir lui inventer une porte de sortie. Aminadab ne se laisse pourtant pas réduire à une quête de la vérité, une ascension vers les sommets d’une vérité toujours fuyante. On pourrait pourtant hasarder une piste à cette lecture lacunaire. Au-delà de l’insomnie à la Kafka, de la recherche d’un verdict pour une culpabilité latente, de l’imploration d’une Loi qui justifierait  cette situation de Thomas, de l’humanité, qui ne ferait que tomber « d’une faute dans une autre », on pourrait deviner dans ce roman une invalidation (comprendre chez Blanchot une présence du désastre) de l’exercice même de la représentation. Thomas entre dans la maison sur une image faussée, choisi son destin et son costume – une chambre – à partir d’un tableau où tous les visages sont gommés. Plus tard, il arrivera dans une salle de jeu, le lieu où une machine représenterait cette sanction autant fuie qu’espérée. Tout le roman est par ailleurs habité par une dialectique du maître et de l’esclave qui repose elle aussi sur une apparence. Thomas chercherait-il aussi, en même temps et par ailleurs pour laisser entendre toutes les contradictions qui sont l’essence de Blanchot, une image de lui-même. Dans cette maison étrange, domestiques et habitants s’opposent dans un jeu de feintes servilités basé sur une incapacité à déterminer qui est qui, ce qui pourrait fonder cette domination.

À ma première lecture, je me souviens avoir été interrogé par le contexte de l’écriture. 1942, Gallimard, tout est dit. Et pourtant, comme dans le roman c’est surtout quand la parole se déploie que le malentendu commence, que la fiction s’enclenche. Si on suit cette mise à la question de la représentation, on peut alors lire une des autres grandes interrogations de Blanchot : l’autre, sa détermination face à celui qui jamais tout à fait n’ose s’exprimer en son nom propre. À la fin du roman, Thomas doit signer un pacte, un récit de sa culpabilité qui lui assignerait une identité, afin de confirmer un lien amoureux. Ne lui viens qu’une initiale. Par son titre, le nom d’un personnage biblique passablement obscur, Blanchot nous le signifie : il emprunte ici à une certaine tradition juive de la soumission et la discussion de la Loi. Il en fait un cheminement cauchemardesque, fascinant en tout instant par l’écriture de Blanchot qui parvient ici à s’extraire du contexte, à ne parler peut-être que du texte. Si son roman est un grand roman, c’est aussi qu’il déroute toute critique ou appelle à une lecture plus universitaire. On pourrait finir comme ça cette note lacunaire : Blanchot ou la capacité de rester dans une étrangère proximité. Un peu, peut-être, comme le récit du rêve d’un autre : on entend la fascination qu’il exerce, on se surprend à penser ses motifs trop simples, on se garderait bien d’en proposer une interprétation.

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